Les nouveaux programmes d’histoire-géo des concours font beaucoup réagir.
Pourquoi autant d’étonnement et d’inquiétudes ?
Petit 🧵👇
Le métier d’enseignant ne se limite pas à vulgariser des connaissances pour les transmettre aux élèves. Chaque enseignant, quelle que soit sa discipline, accompagne un individu en construction vers l’autonomie intellectuelle, ie, vers la capacité à penser par lui-même.
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Un enseignant apprend à ses élèves à penser : comprendre les énoncés, formuler des questions, raisonner, construire les réponses, les étayer. Et quand il apprend à connaître, il apprend à hiérarchiser, à trier, à organiser son savoir.
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Bien sûr, il est impossible de penser sans connaissances. Mais les savoirs, aussi encyclopédiques soient-ils, ne feront jamais de l’individu un citoyen capable discerner le vrai du faux, de douter, de mettre à distance, de faire sienne l’opinion de l’autre pour l’éprouver.
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Penser s’apprend, tout comme parler, lire ou écrire. Il faut d’ailleurs maîtriser la langue pour pouvoir le faire. Pas juste déchiffrer, mais saisir les nuances, les sous-entendus, les chausse-trappes. Pas juste dire, mais faire entendre et comprendre ce qu'on veut dire.
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Quand on conçoit un programme de concours, une maquette de formation, ou un programme pour le secondaire, on ne cherche pas seulement à cocher des connaissances à assimiler. Car on n'évalue pas l'érudition, mais la manière de penser à partir de ses connaissances.
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Dès lors, les questions au programme sont un fil d’Ariane qui va guider le candidat dans l’acquisition des fondamentaux conceptuels et méthodologiques de sa discipline, des questionnements, de leurs bases épistémologiques ET des connaissances nécessaires pour raisonner.
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On peut ainsi comprendre l’évolution des disciplines juste en lisant les questions de programme au fil du temps. Certaines n’auraient pas pu être posées ou posées ainsi il y a encore 20 ans, parce qu’on ne regardait pas ainsi tel ou tel objet historique ou géographique.
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C'est pour cela d'ailleurs qu'au fil de sa carrière, un enseignant n’a pas juste à actualiser des données. Il doit aussi maîtriser l’évolution de sa discipline qui se nourrit notamment de celle de la recherche, qu’il s’agisse de concepts, de méthodes, d’outils.
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Par exemple, la France des années 2000 n’a rien à voir avec celle des années 2020. Beaucoup de données sont obsolètes, beaucoup de dynamiques territoriales ont évolué. Idem en histoire, les connaissances changent vite (et c’est heureux, cela signifie que la science progresse).
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Mais il existe aussi des évolutions dans les cadres de pensée disciplinaires : par exemple, en géographie, la systémique pour aborder la complexité; l'ancrage territorial; le passage du milieu à l'environnement; la prise en compte de l'individu et du subjectif, etc.
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Au-delà des connaissances, un enseignant doit donc être formé pour comprendre les questionnements qui sous-tendent les connaissances, les ruptures intellectuelles que telle ou telle approche représente dans la discipline qu'il va enseigner.
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Revenons à cette autonomie intellectuelle qui est le socle de la citoyenneté en démocratie : rejeter l’argument d’autorité, distinguer le fait de l’opinion, refuser le relativisme, comprendre que les mots ont un sens, respecter les personnes mais discuter les points de vue.
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Apprendre à penser ne s'improvise pas. Il faut soi-même avoir compris comment faire et maîtriser suffisamment sa discipline pour s'en servir comme base pour guider l'élève vers cette autonomie de la pensée. D'où l'importance de former des enseignants eux-mêmes autonomes.
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C'est un exercice d'autant plus difficile qu'on assimile souvent la pensée à l'érudition. Une copie ne se note ni au nombre de pages rédigées, ni au par-coeur, ni aux fiches faites en amont. Il faut parfois des années pour le comprendre (j'en sais quelque chose).
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C'est pour cela que, lorsqu’on prépare une question de concours, les premières heures sont consacrées à expliquer les sous-jacents du programme : pourquoi le jury a-t-il posé ainsi la question qui va occuper l’année ? Pourquoi telle borne temporelle ou spatiale?
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Comprendre dans quel esprit a été conçu un programme, c’est comprendre comment se l’approprier, comment y entrer, comment s’y orienter. Les connaissances utiles, mais aussi le contexte, les compétences qu’il mobilise, ce que le jury cherche à évaluer.
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Chaque question ouvre un chemin balisé, où les fondamentaux de la discipline sont articulés selon une certaine logique. Lorsqu'on est capable de repérer et de reconstruire cette logique, on est capable d'enseigner, car on fait alors le travail du prof face au programme.
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Le problème des nouveaux programmes n’est pas d’être alignés sur les programmes du secondaire. C’est le cas en géo depuis 20 ans. Le problème est d’avoir produit une liste à la Prévert qui ne donne aucun cadre réflexif, contrairement aux programmes du secondaire.
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Je n’ai aucun doute sur le fait que les formateurs sauront, une fois de plus, faire leur possible pour éviter le pire. Mais le message qui est envoyé à travers ce projet est plus qu’ambigu et pour le moins inquiétant sur les attendus du recrutement.
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Plus que jamais, nous avons besoin d’enseignants formés pour former à leur tour des citoyens autonomes face à la désinformation et à la manipulation des opinions publiques. Je ne suis pas sûre (et ce n’est qu’une opinion), que ce qui est proposé aujourd’hui aille dans ce sens. 🙏
En complément, pour donner un exemple concret 👇
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