Cédric Labrousse Profile picture
Fils de marin-pêcheur. Doctorant sur la Syrie. Régionalisme, libéralisme, a bossé dès 16 ans. Opinions personnelles. Fondateur : https://t.co/vqYRbbCj8z

Jul 8, 2025, 23 tweets

C'est désormais un cap franchi. Le président syrien Ahmad al-Sharaa a rencontré une délégation de hauts responsables israéliens lors de son déplacement aux Émirats Arabes Unis. Inédit depuis plusieurs décennies.

Pour vous, ce jour, je fais le point sur les enjeux de cette rencontre et les prochaines étapes... 1/

Je vais faire mon fainéant mais je vous invite, pour avoir le contexte entier dans lequel a eu lieu cette rencontre, à lire ce thread complet. En gros : c'est un travail de longue haleine, avec de nombreux acteurs régionaux aux intérêts convergents. 2/ :

Sur le papier, la rencontre était une seconde visite d'Ahmad al-Sharaa aux EAU pour rencontrer, entre autres, l'emir et président Mohammed Bon Zayed (MBZ). Il s'était déjà rendu dans ce pays en avril dernier. Ce rapprochement est d'autant plus symbolique que MBZ et les EAU ont été des soutiens pour réhabiliter Assad, peu avant sa chute... 3/

En réalité, cette rencontre s'inscrit dans une grand balet diplomatique régional entamé depuis plusieurs mois. Mais également visible ces derniers jours.

En effet, les négociations entre Israël et la Syrie post-Assad ont connu une accélération récente. La rencontre, puis l'abandon des sanctions en conséquence, entre Trump et al-Sharaa en Arabie Saoudite a été un accélérateur. 4/

Entre temps, des rencontres ont déjà eu lieu entre responsables syriens et israéliens. Au printemps dernier, une délégation syrienne a même été reçue en Israël dans le plus grand secret.

Mais jamais une rencontre entre le chef de l'Etat syrien et des responsables israéliens n'avait eu lieu. 5/

Ces derniers jours, l'échiquier s'est mis en place très rapidement. Tout d'abord, ce fut la visite de Tom Barrack à Damas. Envoyé spécial de Donald Trump sur la question syrienne, cet homme parcourt la région régulièrement. Et il portait de nouveau l'exigence de Donald Trump de voir un accord s'établir entre Damas et Tel Aviv. 6/

Dans le même temps, même si la décision était préparée (dès le 23 juin), les États-Unis ont levé la qualification de terroriste sur HTS et sa structure. De quoi permettre une plus large capacité à agir au niveau international pour Ahmad al-Sharaa et les cadres du nouveau pouvoir. 7/

Toujours dans le même temps, Donald Trump, lors de la visite de Benjamin Netanyahou aux États-Unis, s'est laissé aller à la confidence d'assurer que la levée des sanctions sur la Syrie était une demande des saoudiens, des turcs mais aussi... d'Israël. Si vous lisez le thread de contexte que je vous ai mis en point 2, vous comprendrez pourquoi. 8/

La rencontre aux Émirats se situe dans ce contexte récent : la volonté de tous les acteurs, régionaux comme de la première puissance mondiale, d'établir au moins sur la frontière israelo-syrienne, un calme assez rare et propice à d'autres perspectives (économiques, entendons nous, et sécuritaires pour Israël). 9/

Qui Ahmad al-Sharaa a-t-il rencontré aux Émirats ? Un nom a notamment été révélé par la presse régionale, notamment syrienne, et pas des moindres.

Tzashi Hanegbi, qui n'est autre que le conseiller à la sécurité nationale israélienne. C'est un dinosaure du Likoud et de la politique israélienne. Mais il ne pouvait pas être là : il etait... à Washington. 10/

C'est ce qu'affirme et documente le Jérusalem Post. Démentant de facto la présence de ce responsable important... 11/ jpost.com/middle-east/ar…

Cependant, c'est ce même homme qui, il y a 15 jours, reconnaissait une ligne de dialogue désormais directe, sans nécessité d'intermédiaires, véritable nouveauté dans les relations israelo-syriennes, entre Tel Aviv et le nouveau pouvoir à Damas. 12/
israelhayom.com/2025/06/24/isr…

Cette rencontre avec des responsables de la sécurité israélienne n'est pas confirmée par les autorités israéliennes, qui mettent toujours du temps à admettre certaines avancées sur le sujet (comme la visite d'une délégation syrienne en Israël il y a plusieurs mois). Mais elle s'inscrit dans un parcours complexe de dialogue entre les deux pays. 13/

Certains des lecteurs et lectrices ici de se demander pourquoi Ahmad al-Sharaa peut accepter un tel dialogue quand bien même Israël a ravagé les installations militaires syriennes dès le 8 décembre 2024, le qualifiait de terroriste dans le même temps, et envahissait même illégalement des territoires syriens comme le Jabal (mont) Hermon, qui permet d'avoir une hauteur et une vue directes sur Damas ? 14/

Et bien tout est lié à des enjeux à la fois sécuritaires (principalement pour Israël) et économiques (cette fois-ci pour de nombreux pays de la région) et géopolitiques (et là, c'est pour tout le monde).

La Syrie veut une période de calme pour mener sa transition politique et surtout sa relance économique si urgente. Et ne peut se permettre un bras de fer avec des pays voisins, encore moins avec Israël. 15/

Ahmad al-Sharaa est un homme des plus pragmatiques. Il sait que son armée est davantage une mosaïque de milices davantage qu'un organigramme militaire strict. Il sait qu'il ne dispose en aucun cas de moyens de pression (Israël a ravagé le complexe militaire syrien après le 8 décembre). Bref, le jeu est pauvre dans sa main.

Mais il sait qu'Israël veut une paix sur sa frontière nord-orientale. Et c'est une carte probablement plus importante que toutes les autres. Populaire dans le pays, il peut entamer ce que beaucoup auraient dénoncé fut un temps. Un dialogue avec Israël. 16/

Les États-Unis insistent sur les accords d'Abraham. Il est évident que, même s'il bénéficie d'une popularité inédite en Syrie, il perdrait de vrais appuis en osant franchir ce gap diplomatique.

On ne se dirige pas vers ce scénario. Cependant, il peut négocier une posture de neutralité et de coopération sécuritaire non-dite. Du blabla ? Oui. Mais ça peut fonctionner. 17/

Trois objectifs :

* la Syrie ne serait plus dans une posture agressive, même par les mots, vis à vis d'Israël. Des condamnations d'actes à Gaza ? Israël s'en moque. Même la Turquie, reconnaissant Israël et ayant des partenariats avec, même si très affaiblis désormais, fait ce type de remarques.

* affaiblir et pourchasser les derniers éléments pro-Teheran en Syrie. Ils existent encore, notamment dans la région de Quneitra et de Daraa. D'où des groupes fidèles aux mollahs tirent parfois des roquettes vers Israël. Ahmad al-Sharaa se chargerait notamment de ce point.

* favoriser une relance économique syrienne bénéfique pour toute la région : le pays est un carrefour qui pourrait soutenir une relance des échanges plus soutenue entre la Jordanie et la Turquie et les autres pays de la région. Israël a tout a gagné que le commerce marche dans la région : notamment de gaz et de pétrole. Avec des projets de longue date pour relier toute la région. 18/

Israël est déjà un exportateur de gaz important vers la Jordanie et l'Egypte. Et le pays aimerait d'autres débouchés pour sa production. Pas forcément la Syrie au demeurant. Mais cette dernière assurerait un carrefour important pour des exportations israéliennes en se reliant aux réseaux régionaux. 19/

Sur les territoires illégalement occupés par Israël ? Là, le sujet est plus complexe.

Il est évident qu'al-Sharaa, comme Assad avant lui, a fait le deuil du plateau du Golan. Occupé depuis 1967. Jamais les syriens n'auront les moyens de reprendre cette région. Al-Sharaa ne pourra reconnaître cette annexion, là encore une position impossible à tenir auprès des syriens. Mais l'accepter de facto, c'est déjà... accepter.

Restent les territoires envahis par Israël depuis le 8 décembre 2024. Là, il y a un enjeu de négociation. 20/

Dans tous les cas, la diplomatie fait son chemin.

Et il faut répertorier les avancées réalisées ces derniers temps :

* délégation syrienne en Israël au printemps dernier.
* parrainage des États-Unis pour ce dialogue.
* mise en place d'un canal direct de dialogue entre Tel Aviv et Damas, incluant Ahmad al-Sharaa lui-même.
* rencontre entre des membres de la sécurité nationale israélienne et Ahmad al-Sharaa. 21/

ADD. : preuve qu'Hanegbi ne pouvait être aux Émirats, on le voit très clairement, deuxième à droite au fond, lors de la visite de Netanyahou à Washington.

Il n'a donc pas pu accompagner ses équipes.

MISE A JOUR : Le gouvernement syrien nie officiellement ces discussions via le ministère de l'information.

Rappelons qu'il a également nié les rencontres d'avril sur la frontière avec Israël et la rencontre en Azerbaïdjan en mai...

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