Gilles Raveaud Profile picture
Professeur d'économie. Il n'y a qu'un seul Dieu, et c'est Antoine Dupont. 🏉

Jun 21, 23 tweets

Un exemple pour essayer de vous faire comprendre que le problème des retraites n'est PAS d'abord démographique. Noooooooon !
Si Samsung était français, le problème serait mille fois plus facile à résoudre. J'explique... 1/

Pourquoi les retraités prennent-ils un tiers des revenus des actifs occupés ?
Certes, parce que ces retraités sont nombreux.
Mais ceci est secondaire.
La première explication, c'est que leurs retraites sont élevées en comparaison des richesses produites par chaque personne.

Pourquoi ?
Passque la croissance du PIB et, pour être tout à fait précis, la hausse de la productivité ont été faibles au cours des quatre dernières décennies.
SI - et je sais que c'est un énorme SI - la productivité s'était accru de 5% par an depuis 1980, comme elle l'avait fait

de 1945 à 1980, les richesses produites par personne occupée se seraient accrues de 5% par an. Notre PIB serait bien plus élevé qu'il ne l'est aujourd'hui.
Surtout, les salaires bruts seraient considérablement plus élevés. Ils serait donc possible de verser exactement les mêmes

pensions qu'aujourd'hui, MAIS celles-ci représenteraient une part beaucoup plus faible du salaire brut.
Je suis nul en maths, mais, au lieu de 33%, ce serait 20% au maximum, voire moins.
Et donc, avec le même salaire brut, le net serait plus élevé de 15% que ce qu'il est

aujourd'hui.
Certes, nous aurions toujours un problème avec les retraités, mais ce serait un problème politique : comme ils représentent un tiers des adultes de ce pays, si nous avions eu une croissance du PIB de 5% depuis 1980, ils et elles auraient sûrement demandé

d'avoir "leur part du gâteau".
Mais on peut imaginer qu'il soit moins difficile de résoudre des problèmes de répartition entre actifs et inactifs avec un 🍰 plus gros.
Par ailleurs, ce que j'explique là a de lourdes et tristes conséquences.
Je comprends les personnes qui pensent

que le problème est D'ABORD démographique.
C'est sûr qu'il est plus facile de verser des pensions avec 3 cotisants pour un retraité qu'avec 1,8 - ou moins.
Mais il faut bien comprendre ceci : dans une économie, les problèmes s'expriment en monnaie - et uniquement en monnaie.

Si je travaille comme un dingue, mais que mes produits ne se vendent pas. Ou que je organise mal. Bref, si je suis très peu productif - ma productivité étant mesurée en monnaie : elle doit se traduire par des revenus -, mon revenu sera faible. Mettons que ce soit 100€ par mois.

Même si nous sommes 10 à bosser comme moi, notre revenu à nous 10 ne sera que de 1.000€ par mois. Même en nous prenant un tiers de la richesse que nous avons créée, l'État ou la Sécurité sociale n'auront que 333€. Pas de quoi verser une retraite décente à une seule personne.

Mais imaginons tout à coup que ma productivité mensuelle soit de 100.00€. Du délire ? Non.
C'est l'ordre de grandeur de la productivité de chacune et chacun des salariées de Samsung.
Si vous en prélevez un tiers, vous aurez 33.333€. De quoi verser une pension de retraite

de 1.000€ à 33 personnes ! Dans ce cas, une salariée paie à elle seule la retraite de 33 personnes.
Or, malheureusement pour la France, cet exemple n'est pas si extrême.
Évidemment, cette folle productivité ne sera jamais la mienne, ni celle des boulangères, vendeurs, ou

cadres marketing.
Mais, dans un pays comme le nôtre, truffé d'écoles d'ingénieurs, cette énorme productivité pourrait être celle de quelques centaines de milliers de travailleuses et travailleurs.
Nous sommes 30 millions à bosser. Si 1% d'entre nous - 300.000 personnes - avaient

la productivité MONÉTAIRE des employés de Samsung, de Google, d'Apple, etc., c'est-à-dire la capacité à concevoir et à vendre très cher des trucs au monde entier, le problème des retraites, et du financement de l'État social dans son ensemble, serait très différent.
Les personnes

qui appellent au "travailler plus" commettent une erreur de raisonnement d'élève de première année de faculté d'économie.
La France ne s'est jamais aussi bien portée, les habitantes et habitants de ce pays n'ont jamais été aussi heureux que lorsque le temps de travail, loin

d'augmenter, s'est effondré du fait du progrès technique lors des "Trente glorieuses".
Il suffit pour s'en convaincre de lire uniquement la préface du livre de Jean Fourastié, que j'ai mise en ligne, et que vous trouverez facilement.
Or voici le drame : il n'y a aucune raison de

penser que la productivité de l'économie française va être élevée dans les années qui viennent.
Car la France est largement absente des secteurs où les gains de productivité monétaires sont très élevés, comme l'IA.
Nous sommes certes forts dans les jeux vidéos, mais ça ne

suffira pas. Il aurait fallu que nous conservions notre avance dans le nucléaire, le spatial, ce qui aurait été possible. Bon, nous avons aussi l'armement, promis à un "bel" avenir.
Mais voici la fin de l'histoire : en raison de la faible progression à venir de notre productivité

monétaire dans les années à venir, ET du nombre de nos retraités, et du poids politique qui va avec, ET du montant de leurs pensions, conséquence du haut niveau de salaire de leur fin de carrière, lui-même conséquence des très forts gains de productivité effectués pendant leur

carrière, la contrainte des retraites va pomper une part élevée de la richesse produite dans les décennies à venir.
Elle va, de plus, réduire indirectement cette production de richesse future, par la hausse du coût du travail qu'elle nécessite, ce qui pénalise l'attractivité de

la France.
Bref, l'avenir est noir. Mais, NON, ni le problème ni la solution ne sont D'ABORD démographiques.
Ils sont d'abord économiques, ce qui est pire pour notre pays, qui, en raison de son magnifique système social, n'a aucune chance dans l'UE et la mondialisation.

Un dernier mot pour dire que le fait d'expliquer que tout, ou presque, en économie, découle de la productivité monétaire est l'enseignement le plus basique de ma discipline. Je n'exprime donc nullement ici un point de vue personnel. (Lisez Fourastié, je vous en conjure.) THE END

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