Franz Fanon, hérault de la pensée de la colonisation, refusait l’essentialisation en Noir ou Blanc, leur opposition violente, relative, irréductible. Il l’a fait au nom de la liberté, de l’humanisme et de l’universel. Thread
Refuser l’essentialisation, c’était pour lui, refuser l’identification au Noir-colonisé, au Noir-esclave ; refuser d’être porteur d’un destin écrit d’avance ; d’une mission contre le Blanc sur lequel pèserait une irréductible culpabilité
Refuser l’essentialisation en Noir et Blanc, c’était pour lui refuser d’être encore l’ « esclave de l’Esclavage», refuser d’être assigné à une responsabilité et d’enfermer dans une culpabilité qui réifiait chacun, le Noir et le blanc :
Refuser l’essentialisation en Noir et Blanc, c’était pour lui ouvrir le champ de la liberté, celui que chacun invente à partir de lui-même, se reconnaissant un seul droit «exiger un comportement humain», et un seul devoir, «ne pas renier sa liberté»
Refuser l’essentialisation en Noir et blanc, c’était pour lui, faire cesser l’asservissement réciproque dans une catégorie, ouvrir l’espace d’une authentique communication entre humains, créer les conditions d’existence d’un monde humain et libre.
Refuser l’essentialisation en Noir et Blanc, c’était pour lui, Franz Fanon, faire le don d’une liberté – la sienne- comme modèle d’humanité (Sartre).
Car la liberté libère.
(Extraits de Franz Fanon, peau noire, masques blancs, 1952)
De Thucydide à Walzer en passant par Machiavel, toute la pensée politique occidentale rappelle qu’il n’y a pas d’ordre politique durable (pays, nation, union) qui ne doive veiller à sa propre puissance morale, intellectuelle, économique, militaire, c’est-à-dire à sa virtu au sens machiavélien. Puissance entendue non pas comme domination de va-t-en-guerre mais comme strict contraire d’impuissance.
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C’était déjà la leçon de Thucydide dans le dialogue des Athéniens aux Méliens:
« Nous le savons et vous le savez aussi bien que nous, dans le monde des hommes les arguments de justice n'ont de poids que si les forces des
adversaires sont égales. Dans le cas contraire, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance et les plus faibles n'ont qu'à s'incliner. »
Un Thucydide repris par les neoconservateurs américains dès les années 90 pour repenser « leur » nouvel ordre mondial (thucydide.com/realisations/c…) en mode proto-impérial. Mais aussi pour penser via le « piège de Thucydide », les effets délétères de la dynamique d’affirmation entre une hyper puissance établie (US) face à une hyper puissance émergente (Chine), qui est la principale préoccupation américaine -comme l’a souligné le CEMA-, ce qui explique pour partie la désaffection US pour l’Europe. La baisse de prospérité mais aussi la baisse de puissance dans de trop nombreux secteurs font de l’Europe un acteur affaibli.
Machiavel, l’autre grand ancêtre de la politique ne dit pas autre chose, quand il écrit dans « Le Prince » :
« Que nos princes, qui de longues années durant se sont maintenus au pouvoir, n'accusent pas la fortune de l'avoir perdu mais leur mollesse. Comme en période calme ils n'ont jamais pensé que les temps pouvaient changer (c'est là un défaut commun des hommes: dans la bonace, de ne pas tenir compte de la tempête) quand vint ensuite le temps de l'adversité, ils pensèrent à fuir et non à se défendre. [...] Les seules défenses qui sont bonnes, sûres, durables, sont celles qui dépendent de toi-même et de ta valeur » (Le Prince, XXIV)
Il se trouve que l’Europe a vécu dans une prospérité assurée par sa dépendance militaire, convaincue que l’histoire avait basculé, ou ne tarderait pas à le faire même chez les plus récalcitrants, du côté de la paix perpétuelle (Kant) à peine troublée par des pointes de guerre seulement commerciales.
La pensée du pardon et donc du mal chez Jankélévitch est l’une des plus exigeantes que je connaisse. Elle rejette une à une les diverses falsifications du pardon que sont l’oubli, la compréhension, la prescription, pour ne rien dire de la résilience dans son usage banal dont l’esprit du temps nous abreuve jusqu’à plus soif.
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A la différence du mauvais, le mal atteint les individus dans leur être, dans la chair même de ce qu’ils sont. Il les affecte, les diminue, les dévie d’eux-mêmes. En un sens, le mal, c’est ce qui empêche radicalement de persévérer dans ce qu’on est, l’anti-conatus de Spinoza.
On peut distinguer des degrés du mal, depuis la « simple » atteinte, en passant par le mal radical qui pousse les individus à désespérer d’eux-mêmes, jusqu’au mal absolu qui rend leur existence même « impardonnable », les nihilise avant de les anéantir, motif constant des crimes contre l’humanité dont le premier acte est la déshumanisation, la sous-humanisation.
Le retour du (non-) consentement dans la définition du viol polarise, les uns pensant qu’il apporte une protection, les autres, dont je suis, qu’il risque de vulnérabiliser les victimes. Mais il y a plus : ce retour marque l’adoption progressive des thèses de l’éthique libertarienne où la liberté des individus se résume à la propriété de soi, tandis que relations interindividuelles sont soumises au contrat /consentement, éthique déjà à l’œuvre dans les récentes promotions de la GPA et de la prostitution comme travail.
C’est peu dire qu’une telle éthique sape les fondements de l’humanisme, de la citoyenneté et du rôle de l’Etat, et fragilise les plus vulnérables.
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Partant de l’idée que dans des sociétés multiculturelles et libérales, il n’y a pas de conception partagée du bien à partir duquel l’Etat et les institutions pourraient arbitrer, et peu désireux de doter l’Etat d’un rôle autre que minimal, le libertarisme en poupe aux US place en son centre
-l’individu en tant que « propriétaire de sa vie, de son corps, du fruit de son travail », chacun poursuivant sa conception du bien et faisant ce qu’il veut de lui-même:
- une éthique négative qui impose de ne pas interférer avec autrui sans son consentement, et de ne pas le soumettre à une conception particulière du bien ou du mal ( politique ou religieuse) ;
- un rôle minimal de l’Etat, posé comme neutre et dont la fonction est de garantir de façon purement procédurale que le contrat ou le consentement qui gouverne les relations entre individus est valide.
L’éthique libertarienne se veut l’éthique des sociétés multiculturelles où aucune conception du bien ne prévaut. Davantage même, aucune conception du bien définie par des citoyens désireux d’un destin commun sous des valeurs communes partagées, et protégée par l’Etat ( soit l’idéal natif des démocraties libérales modernes, et l’idéal républicain) ne doit être cherché ou prévaloir.
Dans les sociétés pluralistes en régime libertarien, on passe ainsi de la communauté de valeurs existante ou collectivement construite, à une simple procédure de reconnaissance commune entre individus, qui se décline du plus tacite au plus formel en accord des volontés, consentement, contrat.
On passe donc d’un régime éthico-politique à un régime juridique c’est à dire à l’effacement du politique.
En 2010, l'anthropologue Jeanne Favret-Saada publie un opuscule où elle analyse le renoncement de l'ONU à défendre l'universalité des droits de l'homme au profit des droits culturels des «civilisations/religions», dont les victimes seront les femmes et la liberté de conscience.
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Elle y montre comment la déclaration du Caire et la proclamation de la Charte des Droits de l'homme en Islam (1990) qui se pose en concurrente universelle -et d’inspiration divine- de la charte de 1948 (DUDH), qui ne reconnaît ni la liberté de conscience, ni la liberté d’expression, ni l'égalité homme/femme est acceptée dans le dispositif normatif onusien qu’elle dévoie, et ce au nom du dialogue entre les civilisations, de la diversité puis de l’antiracisme. L’universalité des droits humains cède la place à leur relativisation spirituelle et culturelle.
Un dévoiement qui sera poursuivi et accentué par les Conférences de Durban 1 et 2 sur le racisme où les droits des cultures et des religions prévaudront désormais sur l'universalité des droits humains désormais présumés « occidentaux ».
Secte, gourou, adeptes. Ces mots pour qualifier LF sont empruntés au vocabulaire religieux et renvoient au fanatisme. Non sans raison: l’un des ressorts du populisme de gauche et de son alliance avec les décloniaux tient à la réactivation politique d’un puissant schème religieux à peine sécularisé : la théologie de la substitution tant chrétienne qu’islamique.
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La logique substitutive explique pourquoi le fanatisme religieux et l’ardeur messianique sont depuis longtemps associés aux mouvements révolutionnaires et à leurs aveuglements meurtriers.
Les promesses de « grand soir », de «lendemains qui chantent », ne sont pas que des utopies séculières : elles rejouent une théologie de la substitution. Comme dans le cadre religieux, le monde ancien y est déclaré caduc, ses fidèles voués à l’erreur, au discrédit et à la soumission, tandis que l’histoire doit s’ouvrir sur une nouvelle alliance - la nouvelle France-, porteuse d’un destin rédempteur.
Dans sa version chrétienne, qui nous est la plus familière , la théologie de la substitution désigne la doctrine selon laquelle l’Église remplace Israël : la Nouvelle Alliance se substitue à l’Alliance mosaïque après la venue du Christ. Cette doctrine, pilier de l’antijudaïsme chrétien, qui a nourri des siècles de persécutions contre les juifs, a été heureusement révoquée lors du concile Vatican II.
« Secte », « gourou », « adeptes »…. On saisirait mieux le caractère théologico-politique de la gauche radicale LFI et les ressorts de son alliance avec les islamo-decoloniaux, en se centrant sur la théologie de la substitution à peine sécularisée qu’elle met en oeuvre, et qui charrie son odeur de bûcher.
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Pour rappel et très rapidement brossée, la théologie de la substitution désigne une doctrine chrétienne par laquelle l’Eglise aurait remplacé Israël, la nouvelle alliance frappant de caducité l’ancienne alliance, l’alliance mosaïque. Fondement de l’antijudaisme chrétien, elle a été révoquée par Vatican II.
Mais il y a également une théologie islamique de la « substitution », qui opère par abrogation des révélations antérieures, comprises comme des vérités partielles et corrompues, que la révélation finale au Prophète vient abroger tandis que l’Oumma forme le « nouveau peuple de Dieu ».
La théologie de la substitution est un puissant ressort, probablement inconscient, de la gauche radicale et indigéniste, et de son programme de rupture. C’est ce que montre sans ambiguïté l’opposition entre «nouvelle France » et « ancienne France », signe de la nouvelle alliance « des racisés, des féministes, de la jeunesse » anticolonialiste, qui rompt radicalement avec l’ancienne alliance républicaine, égalitaire et universaliste.