L'opposition entre science et pseudo-science ou non science, qui semble toujours d'actualité, existe depuis longtemps - et intéresse évidemment les philosophes des sciences. Qu'est-ce donc que la science ? Un fil (en plusieurs parties). 1/N
Plusieurs parties car je parlerai d'abord des tentatives classiques de définition de la science, avant de passer aux perspectives plus récentes. Aujourd'hui, les approches classiques donc. 2/N
Un mot d'abord sur l'intérêt de la question. La science a une autorité particulière - ses théories et affirmations sont censées être plus convaincants, mieux justifiées que celles faites dans des domaines non scientifiques, ou se prétendant scientifiques. 3/N
Tracer une frontière nette serait donc souhaitable et utile, à la fois pour les média et journalistes, dans le cadre des débats liés à la santé et l'environnement (entre autres) et du choix d'experts censés les guider, etc. 4/N
La question de la distinction entre science et non science ou pseudo-science s'appelle de puis Popper le problème de démarcation. Aujourd'hui j'introduirai les solutions proposées par divers penseurs et courants : les empiristes logiques, Popper, Kuhn, Lakatos et Merton. 5/N
Les empiristes logiques se sont intéressés à ce qui rend un *énoncé* scientifique ou non. Leur réponse est qu'il est fondamentalement *vérifiable*, c'est-à-dire qu'on doit disposer d'une procédure permettant de prouver sa vérité. 6/N
La vérifiabilité est le premier des critères clairs et sans ambiguïté proposés pour définir la science. Par exemple, l'énoncé "Dieu existe" n'est pas scientifique : il est vrai ou faux, mais il n'existe pas de méthode fondée sur l'observation permettant de le vérifier. 7/N
Une méthode de vérification doit toujours se ramener à l'observation : vérifier un énoncé, c'est le ramener à ce qu'il dit du monde observable, et ensuite observer si ce qu'il dit est le cas ou non. 8/N
Notons que pour les premiers empiristes logiques, il y a une équivalence entre être scientifique, être vérifiable et avoir une signification. Pour eux, "Dieu existe" ne signifie rien. Mais ils abandonneront plus tard cette idée trop forte, d'ailleurs non reprise par d'autres. 9/N
Mais la vérifiabilité ne convient pas, pour deux raisons (que je ne peux détailler - je ferai un jour un fil sur les empiristes logiques) : 1/ L'observation elle-même n'est pas infaillible et donc pas certaine... 10/N
... et 2/ Beaucoup d'énoncés scientifiques ne sont pas vérifiables. Par exemple, pour vérifier une loi de la nature, qui est universelle, il faudrait en observer les conséquences en tout moment et en tout lieu ! Ce qui est infaisable. 11/N
Les empiristes logiques se rabattront sur l'idée qu'une théorie scientifique, si elle ne peut pas être vérifiée, peut du moins être confirmée - on peut faire des observations qui donnent des raisons (non déterminantes) de croire qu'elle est vraie ou non. 12/N
Arrive Karl Popper. 13/N
Pour Popper, même la confirmation ne caractérise pas la science. De nombreuses théories (astrologie, psychanalyse/psychologie, marxisme) font en effet des affirmations très bien confirmées par l'observation ! 14/N
C'est le cas parce que ces théories peuvent tout expliquer, quoi qu'il arrive. Or leur statut scientifique est douteux. Pour Popper, être en accord avec l'observation n'est donc pas une caractéristique fondamentale de la science. 15/N
Popper propose son critère : un énoncé scientifique (ou un ensemble d'énoncés) est fondamentalement *falsifiable* ou *réfutable* : il doit être possible qu'il soit en contradiction avec l'observation. 16/N
Pour qu'un énoncé soit falsifiable (et donc scientifique), il suffit donc qu'il puisse se produire quelque chose irait à l'encontre de ce qu'il dit du monde - qu'il ne soit pas compatible avec toutes les observations envisageables. 17/N
(Je ferai également un fil sur Popper, dans lequel je reviendrai davantage sur tout ceci - pour l'instant je dois passer rapidement.) 18/N
Le critère de Popper est séduisant : il est simple à comprendre et facile à appliquer. Il reste aussi dans l'esprit de la vérifiabilité des empiristes logiques : il porte sur des énoncés, et se fonde avant tout sur la confrontation entre ces énoncés et l'observation. 19/N
Hélas, il ne convient pas davantage, de nouveau pour plusieurs raisons. D'abord, il ne convient pas à la pratique scientifique. Pour Popper, dès qu'un énoncé se trouve en désaccord avec l'observation, il est réfuté et devrait être abandonné. 20/N
Or les scientifiques continuent souvent à travailler sur des énoncés et des théories, même lorsqu'ils sont partiellement en désaccord avec certaines observations. Et ils ne passent pas leur temps à essayer de les réfuter coûte que coûte, comme Popper l'aurait voulu. 21/N
Par ailleurs, certains énoncés non scientifiques sont falsifiables - notamment les excentricités. Je peux dire beaucoup de choses manifestement fausses et très falsifiables. Exemple : "La Terre est faite de Gouda" est falsifiable ; est-ce scientifique pour autant ? 22/N
Enfin, les énoncés scientifiques ne sont tout simplement pas falsifiables comme l'aurait voulu Popper. Mettons que ma théorie prédise que la Lune sera observée à tel endroit précis du ciel à tel moment précis de la nuit prochaine, mais qu'on l'observe pas... 23/N
... la théorie (de la gravitation, mettons) est-elle fausse pour autant ? Non. Peut-être avais-je fondé mes calculs sur la base de données erronées (mauvaise observation de la position passée de la Lune) ; peut-être mes outils d'observation fonctionnent-ils mal ; 24/N
Et peut-être les autres théories sous-tendant le fonctionnement de ces outils sont elles fausses. En d'autres termes, après une observation fausse, je peux conclure que l'une de mes hypothèses est fausse, mais pas nécessairement ma théorie. 25/N
C'est ce qu'on appelle en philosophie le problème de Duhem-Quine. Sa leçon est qu'on ne peut jamais tester (et donc réfuter) un énoncé seul, mais toujours un ensemble d'énoncés. 26/N
En définitive, les énoncés scientifiques ne sont ni vérifiables ni réfutables. Autrement dit, on ne peut pas définir la science en termes de certitude, qu'elle soit positive (certitude de la vérité) ou négative (certitude de la fausseté). 27/N
Pour définir la science, il va donc falloir proposer d'autres idées, et peut-être arrêter de se focaliser sur les énoncés scientifiques mais plutôt considérer des caractéristiques de l'activité ou la communauté scientifique. 28/N
Ce fil est déjà long, donc ce sera pour la prochaine fois ! (Dans quelques jours.) Nous passerons alors à Kuhn, Lakatos et Merton. J'espère que ce début assez général vous a tout de même intéressés ! 29/N
Merci d'avance pour les likes, RTs - et abonnements pour ne pas manquer la suite, et les nombreux autres fils de philosophie des sciences à venir. J'accepte aussi les suggestions, commentaires et critiques ! 30/30
J'oubliais encore... #FilPhiloSciences

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24 Sep
Aujourd'hui, suite et fin (3e partie) de notre fil sur la définition de la science, avec le point de vue contemporain sur le débat, et surtout le cas très particulier des pseudosciences ! 1/N
Dans le premier fil, nous avons vu qu’on ne peut définir la science comme produisant de la certitude au sujet de vérités ou de faussetés. 2/N
Dans le deuxième fil, nous avons vu que les critères fondés sur les caractéristiques plus concrètes ou sociales de l'activité scientifique échouent également. 3/N
Read 29 tweets
18 Sep
Qu’est-ce que la science ? Les approches classiques, deuxième partie (de ce fil qui en comptera au moins trois). Attention, aujourd’hui ça va être un peu plus long et dense (pas trop !), avec Kuhn, Lakatos et Merton. 1/N
#FilPhiloSciences
Dans le premier fil, on a vu que définir un énoncé scientifique comme étant vérifiable (on peut montrer qu’il est vrai sur la base de suffisamment d’observations) ne fonctionnait pas, contrairement à ce qu’espéraient les empiristes logiques… 2/N
… et que chercher à la définir comme falsifiable (il est possible qu’il se révèle faux), comme le voulait Popper, ne convient pas davantage. Mais les tentatives de démarquer la science de la non-science ne s’arrêtent pas là, et s’éloignent des énoncés. 3/N
Read 36 tweets
14 Sep
Que faire face à des affirmations simplistes, fausses et
répétées ?
Un petit fil, motivé par : le déluge de telles affirmations pendant la pandémie ; la fréquentation de Twitter en général ; et quelques évocations récentes de la loi de Brandolini (voir ci-dessous). 1/N
Le problème fondamental est posé par ce qu'on appelle la
loi de Brandolini, à savoir le fait qu'il faut en général beaucoup plus de temps pour contrer une "idiotie" que pour l'énoncer. Face à des "idioties" en grand nombre, le combat semble donc perdu d'avance. 2/N
En d'autres termes, l'idée est celle de l'asymétrie entre affirmation et réfutation: la première est rapide et économique, la seconde coûteuse en temps et en efforts. 3/N
Read 24 tweets
9 Sep
Suite et fin des fils sur Feyerabend. Aujourd'hui : peut-on recourir à Feyerabend pour s'opposer à l'utilisation ou l'hégémonie de certaines méthodes scientifiques, comme par exemple D. Raoult l'a fait récemment ? 1/N
#FilPhiloSciences
Je rappelle d'abord les fils précédents (celui-ci devrait être plus court).
Description des thèses de Feyerabend :

Critiques et limites de ses positions :

2/N
Prenons donc le cas qui nous intéresse : peut-on s'opposer à l'utilisation d'une méthode scientifique particulière, par exemple les tests aléatoires contrôlés en médecine, et en privilégier un autre en se disant cohérent avec les thèses du Feyerabend de "Contre la Méthode" ? 3/N
Read 28 tweets
7 Sep
Deuxième partie du fil sur Feyerabend. Dans le premier fil (), j'ai rappelé ses principales thèses en essayant de montrer qu'elles sont loin d'être absurdes. Mais Feyerabend a aussi été très critiqué. Place aujourd'hui à ces critiques et limites. 1/N
Notes préliminaires : 1/ je ne prétends pas être exhaustif mais simplement évoquer quelques points particuliers ; 2/ il est évidemment préférable d'avoir lu la première partie pour aborder celle-ci car je ne pourrai pas tout rappeler... 2/N
Je commence par deux critiques très locales. On se rappelle que Feyerabend soutient qu'on doit s'attendre à ce que toute méthode de choix de théorie doive être abandonnée à un moment ou à un autre ; aucune ne saurait être universelle. 3/N
Read 35 tweets
4 Sep
J'ai posté ce matin le premier d'une série (que j'espère longue) de fils sur des thèmes de philosophie des sciences. Quelques précisions et un appel. Tout d'abord, j'indiquerai tous ces fils par #FilPhiloSciences.
Tout d'abord, je ne suis pas un vulgarisateur. Je souhaite rester accessible mais je ne pourrai pas toujours exposer toutes les bases en détail. Il ne s'agira évidemment pas d'un cours complet de philo des sciences ! Mais de présentations de thèmes divers.
Par ailleurs, je suis philosophe des sciences mais je ne suis spécialiste que de certaines questions, dont je ne parlerai pas forcément. Ces fils seront donc comme on dit dans mon domaine de compétence mais non dans mon domaine de spécialité (sauf exceptions).
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