Quelques éléments sociohistoriques pour comprendre les heurts entre autonomes et service d’ordre (SO) de la CGT le 1er mai – heurts qui révèlent une crise profonde et durable de la forme manifestation. #Manif1erMai #GiletsJaunes #manifestation ⬇️⬇️⬇️
D’abord il faut comprendre que la manifestation telle qu’on la connaît (un défilé pacifique et encadré sur un parcours négocié entre organisations et préfecture) est un mode de protestation qui n’a rien de naturel, il a une histoire, et elle est assez récente.
En France, les premières manifestations de masse encadrées par des organisations ont lieu dès 1848, mais c’est surtout la 2ème manifestation Ferrer, le 17/10/1909, après un défilé réprimé dans le sang, qui voit la ‘manif’ prendre sa forme actuelle.
L’idée est simple : pour être légale, une manifestation est négociée et encadrée, et les organisateurs s’engagent à y maintenir l’ordre, notamment avec un SO qui fait la police dans le cortège, en étroite collaboration avec les forces de l’ordre.
Cette forme manifestation a été si bien intégrée par les organisations et par la police que tout ce qui en sort (manifs non déclarées, détournées, éclatées en petits groupes) pose de sérieux problèmes de maintien de l’ordre (cf les 1ères manifs des Gilets jaunes).
Mais surtout, cette naturalisation de la forme manifestation par les organisations crée un fossé entre la culture manifestante des militant.e.s organisé.e.s et les pratiques des militant.e.s autonomes, qui ignorent, critiquent, détournent ou refusent les codes de la manifestation
Le 1er mai 2021 à Paris, on en a vu un exemple frappant : le SO de la CGT veut maintenir l’intégrité du cortège et donc empêche le reflux des manifestant.e.s du ‘cortège de tête’ gazé.e.s par la police, puis les dégage de la place de la Nation pour que leurs camions passent.
Pour certain.e.s autonomes, ces pratiques relèvent de la collaboration avec le pouvoir, et révèlent un privilège des syndicats (notamment le droit d’avoir matraques et gazeuses) et… c’est vrai ! Mais c’est comme ça que s’est construite et imposée la forme manifestation.
D’un côté, on a le SO de la CGT qui fait ce qu’il fait depuis plus d’un siècle : il encadre, en collaboration avec la police, et parfois violemment, une manifestation de masse. De l’autre, des autonomes pour qui cette collaboration est insupportable. Le fossé est immense.
Notons qu’il n’y a rien de nouveau ici. Ces heurts sont aussi vieux que la forme manifestation. Mais aujourd’hui les rangs des autonomes grossissent, sur fond de désaffection des organisations, et surtout de changement d’attitude du pouvoir, qui fragilise la forme manifestation.
En effet, la forme manifestation, pour être efficace, suppose que la police accepte que le maintien de l’ordre dans la manif soit fait essentiellement par les organisations, et que le pouvoir accepte d’écouter les manifestant.e.s même quand le défilé est pacifique.
Or ces deux conditions sont mises à mal. La police intervient de plus en plus au sein des cortèges, et les organisations l’acceptent. Et surtout, le pouvoir se contrefiche ostensiblement des manifestations. Il n’y voit plus une menace. "Ce n'est pas la rue qui gouverne"
Pour que la forme manifestation fonctionne, il faut qu’elle fasse peser la menace d’un déferlement populaire, contenu par les organisations et l’autocontrôle du peuple. Cette menace suppose que le tout le monde joue le jeu et "y croit". Le pouvoir ne le fait plus, plus du tout.
Dans ces conditions, on comprend mieux les autonomes, que ce soit des militant.e.s aguerri.e.s ou des nouveaux et nouvelles venu.e.s : il s’agit de revivifier la menace d’une révolte, qu’un siècle de défilés encadrés et policés a émoussé. Il faut refaire peur au pouvoir.
Si les organisations, notamment syndicales, veulent se faire les garantes de la forme manifestation, il va falloir négocier ferme pour 1° qu’arrête le harcèlement policier des manifestations et 2° que les manifestations pacifiques aient un effet sur le gouvernement.
Sans cela, le refus de la forme manifestation par la revivification de la révolte va attirer toujours plus de monde, et désormais le mouvement social se fera non seulement hors des organisations, mais contre elles. Le 1e mai 2021 est un avertissement qu'il faut prendre au sérieux
Sur ces questions, lire notamment les travaux de D. Tartakowsky, le collectif 'La Manifestation' (dir O. Fillieule et D. Tartakowsky), ou ‘La manifestation. La production de l'événement politique’ (P. Champagne, en ligne), ou (pub) mon tout 1er article : cairn.info/revue-pouvoirs…
addendum: il y a beaucoup de threads sur le sujet. Pour un compte-rendu des faits ayant eu lieu sur la place de la Nation, voir notamment
addendum 2 : il va de soi (mais ça va mieux en le disant) qu'en tant que militant syndical depuis 25 ans et que citoyen, je soutiens sans réserve les camarades de la CGT qui ont été blessé.e.s. Mais pour éviter que ça se reproduise, il faut comprendre comment on en est arrivé là
addendum 3 : un point de vue informé sur la question de l'attitude du SO

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Pierre Charbonnier, philosophe des sciences sociales, ouvre un intéressant débat sur un élément fondamental de la pratique contemporaine des sciences, gouvernant leur production et diffusion, et le recrutement des scientifiques : le peer-review. Il est contre. Je suis pour 🔽
1/ De quoi on parle ? Le peer-review, ou évaluation par les pairs, est l’évaluation d’un texte scientifique, (généralement) dans le cadre d’une revue, (généralement) par des expert.e.s du sujet, (généralement) sans connaître l’identité de l’auteur.e, avant sa publication
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