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La nouvelle s'est répandue finalement concernant le colloque « contre la méthode » de l'IHU le plus connu du monde.

Donc j'en profite pour rappeler que ça ne sort pas de nulle part et que si l'idée provocatrice "contre la méthode" était bien amenée, elle serait intéressante. 🔽
Comme je le disais, ce nom ne vient pas de nulle part. C'est le titre d'un des livres de Paul Feyerabend, un philosophe des sciences de la deuxième moitié du 20ème siècle. Il y détaille ses arguments pour "un anarchisme épistémologique", s'opposant à une méthode universelle.
Et j'en avais esquissé un modeste et rapide portrait ici.

Mais quand même rapidement :

Il défendait l'idée qu'il était non seulement utopique, mais en plus contre productif de viser la construction d'une méthode scientifique universelle. Car si on en croit l'histoire des sciences, les révolutions scientifiques ont découlé d'une violation des "méthodes" établies.
Il était critique donc des ambitions de Popper, et adoptait plutôt une philosophie relativiste des sciences. Se plier sans réflexions aucunes et sans recul à une méthode, c'est empêcher les révolutions scientifiques d'opérer.
Quoi qu'on en pense, en creusant vraiment les idées de Feyerabend, on ne peut pas dire qu'elles sont inintéressantes pour étudier notre rapport à l'histoire des sciences, et à la science aujourd'hui. Sa vision radicale peut certes rebuter, mais ça ne vaut pas la caricature.
Pour en revenir au colloque de l'IHU, le prof dans sa conférence "Contre la méthode" présente justement sa critique de la méthode scientifique, en citant notamment Feyerabend dont il dit s'être inspiré.

On éclaircit un peu donc la provocation évoquée par le titre de sa journée de l'IHU. Mais pour autant, ça reste un peu fumeux.
(NB : Il cite Popper, aux côtés des philosophes relativistes Kuhn et Feyerabend, ce qui est un peu cocasse je trouve pour illustrer une vision anarchiste des sciences.)
Quand on se penche sur les motivations du prof, on a plutôt tendance à penser qu'il veut s'extirper de la communauté, qu'il ne veut pas se confronter à la controverse avec ses pairs voire qu'il veut esquiver toute communication avec eux. Il s'adresse à son public particulier.
Or, Kuhn met en avant l'importance des interactions intradisciplinaires entre les scientifiques, desquelles naissent les controverses et les consensus. Et ce sont les communautés qui construisent les règles de la pratique scientifique.
La pratique scientifique de la "science normale" n'est pas à mettre sur le même plan que les révolutions scientifiques qui ont bousculé des paradigmes établis devenant caducs. Et comme l'a défendu radicalement Feyerabend, il a bien fallu transgresser "la méthode" en vigueur.
Les révolutions, elles sont rares, exceptionnelles, et découlent souvent d'une crise à laquelle on tente de répondre.
Si encore le prof avait lancé un débat épistémique autour d'une crise que traverse sa communauté et qui perturbe les avancées (et si c'était le moment), d'accord.
Mais là, ça ressemble plus à un plaidoyer pour ce qui allait venir. J'ai l'impression qu'il s'agit d'un vernis d'érudition camouflant le manque de bonnes excuses pour sa transgression des bonnes pratiques éthiques et scientifiques.
(Ou alors c'est moi qui n'ai pas compris Kuhn et Feyerabend en fait. C'est tout à fait possible et on peut me corriger.)
Pour terminer, j'ajouterais que les récupérations douteuses de ces auteurs passent à côté de réflexions d'autant plus importantes qu'on ne peut les résumer à "yolo fête du slip". Feyerabend, c'est aussi la critique du scientisme et des institutions.
Il prônait surtout l'autonomie de la science, garante du progrès scientifique, détachée de toute emprise, notamment étatique. Il s'opposait également à cette condescendance dont font preuve certains scientifiques, qui érigent la pensée scientifique comme seul socle de société.
En aucun cas cela signifie que "tout se vaut", lorsqu'il s'agit de tester l'efficacité d'un médicament ou de calculer la vitesse d'éloignement des galaxies. Ses critiques ne portent pas tant sur ce qui vaut ou pas pour consensus à un instant donné.
Son "anything goes" est surtout un constat de l'histoire des sciences, plus qu'une prescription. Une description de ce qu'il a fallu pour qu'adviennent les révolutions scientifiques. Contre la méthode universelle, on a la "méta-induction pessimiste".
Mais on ne peut se permettre d'extraire les pensées de l'auteur des contextes historiques et sociaux dans lesquels elles s'inscrivent. Les méthodes ne s'imposent pas d'elles-mêmes et on ne révolutionne pas seul la science tous les 4 matins tel un anarchiste épistémologique.
Lui manque clairement de modestie et instrumentalise un peu trop les idées de l'épistémologie du siècle dernier. Mais ceux qui s'indignent à la vue d'un titre tel que "contre la méthode" ne devraient pas se hâter pour juger. Au fond, ça n'a rien d'obscurantiste, ni d'irrationel.
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