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Jan 29 48 tweets 13 min read
C'est aujourd'hui le centenaire de la naissance d'Hermínio da Palma Inácio, un opposant anti-salazariste qui multiplia les coups d'éclats pendant 30 ans.
Un thread sur le parcours du Che Guevara portugais : détournement d'avion, hold-up, fugues de prison improbables au menu⬇️✊
Palma Inacio, nait donc le 29 janvier 1922 dans l’Algarve (sud du Portugal), à Ferragudo, un joli village de pêcheurs.
Mais l'Algarve n'est pas la région touristique d'aujourd'hui !
La population pauvre est souvent contrainte d'émigrer (au Maroc, en Argentine, en France, etc)
Palma Inácio rejoint l'armée de l'air et commence sa "carrière" d'opposant en 1947, à 25 ans.
A Sintra, il participe à une conspiration militaire et a pour mission de saboter des avions (il avait fait son service militaire dans cette base aérienne). Il réussit le sabotage mais
le coup d'état n'a pas lieu. De nombreux militaires qui avaient promis de participer au coup se rétractent au dernier moment.

Cet échec alimente chez lui une certaine méfiance. Par la suite il préférera mener ses propres actions et sera soucieux de son indépendance
Après cet échec, il se cache pendant plusieurs mois mais finit par être arrêté par la police politique. Il est emprisonné dans la prison du Aljube, transformé désormais en musée de la résistance et de la liberté que vous pouvez visiter dans le quartier d'Alfama
Il réalise sa première évasion de prison : ayant réuni plusieurs draps qu'il cache sous son pantalon, il profite d'un moment d'inattention d'un garde pour sauter de la seule fenêtre non grillagée (car à 15 mètres du sol). Les draps tiennent le coup et il réussit à fuir
Commence une vie d'errance.
Après s'être caché plusieurs mois, il s'embarque clandestinement dans un cargo et arrive au Maroc (colonie où vivent de nombreux émigrés de l'Algarve). Il y est aidé par un opposant anti-salazariste, ancien combattant de la guerre civile espagnole
En 1949 il s'engage dans des cargos et fait le tour du monde. Il quitte la vie de marin et débarque en Californie. Aux Etats-Unis il travaille dans l'aéronautique et devient pilote instructeur. 5 ans de répit jusqu'à ce que le Portugal demande son extradition
Palma Inácio n'est pas extradé vers le Portugal mais est expulsé des Etats-Unis.
Il part alors au Brésil où il s'emploie de nouveau dans le secteur de l'aviation.
Dans l'ancienne colonie portugaise, il rencontre de nombreux exilés ant-salazaristes.
Avec d'autres opposants, il appuie Humberto Delgado, un général, ancien soutien de Salazar, qui s'est présenté aux élections présidentielles contre le candidat du régime en 1958.

Après bien des péripéties, Delgado s'exile aussi au Brésil où il essaie de diriger l'opposition
La campagne électorale de 1958 a donné un nouveau regain à l’opposition et plusieurs actions - parfois spectaculaires - sont menées contre la dictature comme le détournement d’un paquebot portugais dans les Caraïbes en janvier 1961 (Paris-Match est déjà sur le coup!).
Palma Inácio qui vivait très confortablement au Brésil reprend le combat contre la dictature salazariste.
En novembre 1961, avec d'autres opposants, il détourne l'avion de la TAP qui devait aller de Casablanca à Lisbonne. Il ordonne au pilote de lui donner les commandes de l'avion et avec ses camarades il lance des milliers de tracts sur Lisbonne et sa banlieue
Le tract signé Henrique Galvão - un ancien responsable de la propagande coloniale salazariste - incite la population à protester contre la dictature. Tout en refusant le communisme
Avec d’autres opposants qui se trouvaient au Brésil, il décide de s’installer en France pour se rapprocher du Portugal et pour pouvoir mener des actions contre le régime.
Il ne faut pas croire que la France accueille volontiers les opposants anti-salazaristes ! Bien au contraire
Complètement autonome du Parti Communiste portugais et de tout autre mouvement politique, n'ayant pas de lien avec des gouvernements étrangers, Palma Inácio et ses proches sont confrontés à un problème : pour faire la révolution il faut de l'argent. Où le trouver?
Une solution s'impose : il faut prendre l'argent là où il est : dans les banques. Palma Inacio (avec 4 autres dont Camilo Mortagua ), planifie un hold-up dans une délégation provinciale de la banque du Portugal. Il préfère 1 banque publique pour que l'Etat finance la révolution
Le hold up, qui a lieu le 17 mai 1967 à Figueira da Foz, est une réussite. Les 5 hommes prennent 29 millions d'escudos (10 millions d'euros actuels), sans blesser personne.
Ils prennent un avion, piloté par Palma Inacio, pour se rapprocher de la frontière et rentrent en Espagne
Le hold-up surprend totalement les autorités portugaises.
Dès le 19 mai, le Monde parle d'une action "particulièrement audacieuse" menée par des "bandits" qui se seraient ensuite rendus à Alger (ce qui est faux) Les fausses pistes créées par le "commando" marchent à plein
[vous comprenez désormais d'où vient l'inspiration de la casa de papel!]
Le 20 mai 1967, coup de théâtre. Le Monde publie un article où un certain mouvement - la Luar (Liga de União e de Acção Revolucionaria) - revendique l'action.

C'est Emidio Guerreiro, exilé en France depuis les années 1930, ancien Résistant qui est allé au Monde donner l'info.
Palma Inácio est pris de court : il n'avait pas du tout pensé à ce nom mais il ne s'oppose pas à l'initiative de Guerreiro.
La Luar naît ainsi.
Il faut désormais changer l'argent mais problème : une grande partie n'est pas encore rentrée en circulation et n'est pas utilisable
Palma Inácio profite du printemps de Prague pour acheter des armes en Tchécoslovaquie.
Au cours de l'été 1968, plusieurs militants de la LUAR - certains venant de mouvements maoïstes ou des immigrés en France - apprennent à utiliser ces armes en France
Les membres du commando essaient de changer l'argent (parfois à des taux exorbitants) et lors d'un retour en France, Palma Inácio est arrêté à Orly.
Le Portugal, considérant le hold-up comme du simple banditisme, demande son extradition.
Un comité de soutien à Palma Inácio se fonde en France et réclame qu'il ne soit pas extradé.

La justice française reconnait que le hold-up est un acte politique et n'extrade pas Palma Inacio.
Cette décision provoque la colère des autorités portugaises qui avaient pourtant rappelé au gouvernement français qu'elles avaient extradé Bidault et d'autres membres de l'OAS cinq ans auparavant. En vain.
Palma Inacio profite du printemps de Prague pour acheter des armes en Tchécoslovaquie.
Au cours de l'été 1968, plusieurs militants de la LUAR - certains venant de mouvements maoïstes ou des immigrés en France - apprennent à utiliser ces armes en France
Après l'apprentissage du maniement des armes et après plusieurs observations sur place, en août 1968, 19 membres de la LUAR quittent la France en direction de Covilhã, ville nichée sur les flancs de la Serra da Estrela
[@MickaCorreia vous vendra mieux Covilhã que moi]
L'objectif est de prendre le contrôle de la ville - marquée par l'industrie textile pendant quelques jours, de neutraliser la police, de récupérer l'argent dans les banques.
Plus qu'une version portugaise de la Sierra Maestra ou de la théorie du foco de Régis Debray, il s'agit de faire un coup spectaculaire pour montrer que la dictature de Salazar est faible et la révolution possible
Mais un simple contrôle policier peu après l'arrivée au Portugal conduit à l'arrestation, après une course poursuite et des échanges de coup de feu, d'une grande partie du commando
Palma Inacio retourne une nouvelle fois en prison et est sauvagement torturé par la PIDE.

Palma Inacio - qui encourt de nombreuses années de prison pour ses différents "méfaits" - ne s'avoue pas vaincu.
Bien que particulièrement surveillé, il va de nouveau réussir à s'enfuir grâce à des limes qu'il cache dans des flacons de lait en poudre
Cette évasion rocambolesque est un coup dur pour la PIDE qui savait que Palma Inácio avait des limes (grâce à un informateur qui se faisait passer pour un ami de Palma Inácio) mais ne les trouvait pas. Nouvelles caches astucieuses, nouveau départ clandestin vers l'Espagne
En Espagne, Palma Inácio est de nouveau arrêté et la justice portugaise demande son extradition.
Une nouvelle mobilisation demande la libération de Palma.
La justice espagnole refuse l'extradition demandée par le Portugal (la dictature franquiste n'a toujours pas pardonné que la PIDE assassine le général Humberto Delgado en Espagne, en 1965, sans prévenir personne).
L'Algérie accepte d'accueillir le révolutionnaire portugais
Via l'Algérie, Palma Inacio revient en France. La presse le considère comme le "Che Guevara" portugais, c'est le "most wanted man in Europe"
Libre mais étroitement surveillé par la PIDE, Palma Inácio continue son action.

Pour récolter de l’argent, la Luar fait un nouvel hold up en France (une camionnette d'une banque portugaise qui faisait le tour de la banlieue parisienne pour récupérer les économies de immigrés).
Des membres de la LUAR dévalisent également des consulats portugais à Luxembourg et à Rotterdam pour obtenir des passeports et de quoi confectionner des faux papiers
Palma recrute parmi les immigrés portugais en France. Son charisme et son courage suscitent l'admiration (comme celle du père de @PaulMoreiraPLTV)
Nouveaux achats d'armes, nouvelle préparation d'une opération, nouvelle entrée clandestine au Portugal. et... nouvelle arrestation par la PIDE en novembre 1973, nouvelles tortures.
Le registre des prisons rédigé par la police politique s'allonge
la révolution du 25 avril 1974 évite à la PIDE de voir Palma Inacio s'enfuir une nouvelle fois !

Lors de la libération des prisonniers politiques, certains militaires ne veulent pas le libérer à cause du hold-up de 1967.
Il finit néanmoins par être libéré.
La tv filmé la sortie des prisonniers politiques.
Palma parle à la 12e.
Palma Inacio est porté par la foule comme un héros

arquivos.rtp.pt/conteudos/libe…
Pendant la Révolution des Oeillets, la Luar soutient les mouvements populaires et notamment les coopératives agricoles (comme le cas de Torre Bela immortalisé dans un film)
Palma Inácio rejoint plus tard le Parti Socialiste mais n'occupe aucune fonction politique.
Il décède en 2009
Palma Inacio n’a toujours pas la biographique qu’il mérite mais plusieurs anciens membres de la LUAR ont publié leurs mémoires : Camilo Mortagua, Joaquim Alberto Simões ou José Hipólito dos Santos
Le livre d’un autre ancien militant de la Luar - Fernando Pereira Marques - reproduit de nombreux documents sur Palma Inácio (dont une affiche collée en France par ses soutiens)

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Apr 25, 2021
Le thread annuel sur la Révolution des Œillets est là, en version enrichie !
Evocation non seulement du 25 avril 1974 qui met fin à 48 ans de dictature, mais aussi du 25 avril 1975 et du 25 avril 1976 !
Excellent 25 avril à tous ! 1/
Pour comprendre la révolution des Œillets qui met fin à 48 ans de dictature, il faut revenir un peu arrière. La raison immédiate du 25 avril : les guerres en Afrique. Le conflit commence en 1961 en Angola et s’étend en Guinée-Bissau en 1963 et au Mozambique en 1964 2/
Pour conserver les colonies, Salazar envoie l’armée et, à partir de 1968, le service militaire dure 4 ans 40% du budget passe dans la guerre (la mobilisation est plus importante que celle des USA au Vietnam). Une bonne partie de l'armement est achetée à la France et à la RFA 3/
Read 88 tweets
Apr 23, 2021
A l’approche du 25 avril, je fais enfin le 9e thread sur l’histoire de l’immigration portugaise en France : il est consacré à l’exil entre 1945 et 1974.
Pour ces exilés, le 25 avril permet un retour au pays, quitté il y a des années voire des décennies 1/... ImageImageImage
Le 4e thread avait déjà évoqué la question de l’exil, mais entre 1927 et 1939.
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Certains restent en France et participent à la Résistance (Là je renvoie au 6e thread). Parmi eux, Alexandrino dos Santos, ancien combattant de la Grande Guerre et de la guerre d’Espagne qui participe notamment à la libération de Toulouse en 1944 3/ Image
Read 46 tweets
Jun 23, 2020
Vous l’attendiez !

Le 8e thread sur l’histoire de l’immigration portugaise en France est consacré aux bidonvilles dans lesquels vécurent de nombreux immigrants à leur arrivée en France dans les années 1960-1970.

1
Ceux qui ont lu les threads précédents se souviennent que dès 1916, immigration portugaise rime le plus souvent avec mal-logement.
Les travailleurs portugais vivent dans des baraquements, des garnis, des meublés. La promiscuité et le manque d’hygiène sont fréquents.

2
De plus, dès les années 1920, des Portugais vivent dans la zone, ces constructions hétéroclites (faites de bois, de tôle, etc.) qui entourent Paris (à l’emplacement de l’actuel périphérique).

3
Read 45 tweets
Jun 15, 2020
15 juin 1940. Premier conseil des ministres à Bordeaux.

Dans cette ville qui accueille des milliers de réfugiés fuyant l'avancée des troupes allemandes, le consul du Portugal désobéit à son gouvernement.

Il s’appelle Aristides de Sousa Mendes

Thread
1
Retour en arrière : Aristides de Sousa Mendes est né en 1885 dans une famille aisée, traditionnaliste et catholique. Le père est juge.
Aristides a un frère jumeau, César, qui deviendra également diplomate
2
Pas vraiment révolutionnaires, Aristides et César font des études de droit à Coimbra, université séculaire du pays. La même université où étudie puis enseigne António de Oliveira Salazar, né dans la même région qu’Aristides de Sousa Mendes.
3
Read 53 tweets
May 9, 2020
7e thread sur l’histoire de l’immigration portugaise en France : cette fois le salto

Il y a à peine 50 ans des milliers de Portugais traversaient des frontières irrégulièrement, parfois au péril de leur vie, pour venir travailler en France et/ou échapper à la dictature 1/n
Entre 1957 et 1974, 900 000 Portugais entrent en France.
Cela équivaut à 10% de la population portugaise ! Ou à la population de Marseille en 1975

550 000 quittent le Portugal irrégulièrement. C’est principalement une immigration irrégulière

2/
Ce tableau montre l’évolution des entrées (irrégulières et irrégulières).

Rien qu’en 1970 ce sont 135 775 Portugais qui viennent en France (soit, en moyenne, 370 par jour !)

3/
Read 69 tweets
May 7, 2020
Le rappel du geste d’Artur Quaresma en 1938 est une bonne occasion pour revenir sur l’histoire des matchs entre le Portugal et l’Espagne jusque dans les années 1950.
Car ces rencontres furent bien plus que du football : beaucoup de politique et de diplomatie
On a fini par apprendre qu’Artur Quaresma et Ricardo Quaresma ne sont pas de la même famille, alors que cela était sans cesse répété depuis des années.
Ricardo Quaresma éclaircit ce point dans un beau texte où il se réclame du geste d'Artur Quaresma
Lors de son premier match la selecção rencontre l’Espagne à Madrid. Premier match, première défaite : 3-1
Cela donne le ton pour les 20 prochaines années

Ce court article montre que beaucoup de Portugais n'espéraient pas un meilleur résultat
Read 51 tweets

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