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Hugo Orodru @Hugorodru
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Aujourd’hui, petite aventure dans des langues improbables, fruits de rencontres inattendues et parfois insoupçonnées : saviez-vous par exemple qu’il existait, au XVIème siècle, au large du Canada, une langue constituée d’un mélange de langues amérindiennes et de… basque ? ⬇️
Ce type de langues nées du contact de différents peuples et qu’on appelle des pidgins, servait d’abord à faciliter les échanges commerciaux. Un pidgin est, en effet, une version grammaticalement simplifiée d’une langue de base, empreinte d’apports d’1 ou plusieurs autres langues.
Un pidgin sert ainsi de langage de contact et d'échange entre deux ou davantage de peuples mais, quand il finit par devenir la langue maternelle d’une population, il devient alors un créole et gagne donc en complexité et en richesse de vocabulaire, pour servir un usage quotidien.
Au Moyen Âge déjà et jusqu’au XIXème, il existait ainsi une langue commune à toute la Méditerranée : la "Lingua Franca", basée sur des langues romanes (catalan, français, occitan, toscan, espagnol), et enrichie d’apports arabes, grecs, berbères, turcs. On l'appelle aussi sabir!
Le mot sabir, par exemple, vient de l’espagnol saber « savoir ». Quelques exemples : mouchachou « jeune homme », maboul « fou », trucheman « interprète », meskin « malheureux » (of course), nouméro « nombre », riboutar « repousser » : je vous laisse deviner d’où vient quoi !
Un des exemples les plus célèbres de lingua franca se trouve dans le Bourgeois Gentilhomme de Molière, où elle est utilisée par le personnage du Mufti, qui dit ainsi : « Se ti sabir, ti respondir, se non sabir, tazir » soit : "si tu sais, réponds ; si tu ne sais pas, tais-toi"
On trouve encore des traces de la lingua franca, par exemple dans l’argot algérien, ou dans certains noms de lieu, comme le Cap Guardafui au large de la Somalie, dont le nom signifie "Regarde et fuis" ! Elle a aussi été un vecteur d'importation de mots étrangers dans les langues.
Mais le phénomène n’est pas propre aux échanges méditerranéens : au cœur de l’Atlantique également, on a dû créer des pidgins pour faciliter la communication entre les peuples. Or, un peuple en particulier est connu pour ses aventures atlantiques lointaines : les Basques !
Depuis au moins le 7ème siècle de notre ère, les Basques écument l’Océan pour une quête bien particulière : la pêche à la baleine. Dans l’Atlantique nord, les archives islandaises mentionnent pour la première fois le passage d’un convoi d'1 vingtaine de baleiniers basques en 1412
Très vite, des relations vont se mettre en place entre pêcheurs basques et islandais à tel point qu’un pidgin finit par apparaître: le basco-islandais. La langue de base est un dialecte basque, le labourdin de Bayonne, avec des apports d'un pidgin atlantique anglo-franco-espagnol
Un exemple (réel) tiré de glossaires du XVIème siècle découverts en Islande : "Sumbatt galsardia for ?" soit "combien pour les chaussettes ?" (eh oui il fait froid là-haut faut s’équiper), d’après le basque zenbat "combien", galtzerdi "chaussette", et l’anglais for "pour".
Autre exemple, le verbe « échanger, commercer » en basco-islandais est « trucka », que l’on retrouve certes dans le basque trukatu de même sens, mais aussi dans l’espagnol trocar et le français troquer « échanger ». Il s’agit visiblement d’un mot de pidgin atlantique.
Mais les Basques ne se sont pas limités à l’Islande, et ont poursuivi leurs périples vers l’Ouest lointain, jusqu’à atteindre à la fin du XVème siècle les côtes du Groenland et du Canada, à peu près à la même période que la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb.
Là, ils ont établi de nombreux comptoirs marchands, notamment pour fondre sur place la graisse de baleine en vue de la transporter plus facilement vers l’Europe, et sont entrés en contact et ont commercé avec les peuples amérindiens jusqu’à former un pidgin : le basco-algonquin !
Le basco-algonquin est donc une langue basée sur un mélange de basque et de langues innu, micmac, iroquois et inuit ! (si ça c’est pas complètement ouf alors rien ne l’est). Ainsi au XVIIème siècle encore on trouve dans le vocabulaire amérindien des mots d’origine basque !
Quelques exemples : kezona « homme », du basque «gizona », carcaria « rire », du basque irrikarkara, echpata « épée », du basque ezpata emprunté au latin spatha, ou encore atouray « chemise », du basque atorra, etc.
Ainsi aujourd’hui encore dans les noms de lieu du Canada, on trouve à la fois des mentions des Basques : Baie-aux-Basques, Anse-aux-Basques etc. au Québec, Port-aux-Basques en Terre-Neuve, mais également des noms basques : Barachoix, Orognosse (Renews en anglais), les Escoumins..
("for" existe bien en islandais, langue apparentée au vieil anglais, mais il a gardé une forme ancienne, "fyrir", le mot ne vient donc pas de là ! )
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