Ils etaient jeunes. Lui à la barre des prévenus, devant le tribunal correctionnel, en comparution immédiate pour violences conjugales. Elle sur le banc des parties civiles, malgré elle. Le regard noir, braqué sur moi.
Elle a expliqué au tribunal n'être victime de RIEN. Elle a décrit ce complot familial visant a l'éloigner d'un amoureux pas bien accepté. Elle a affirmé haut et fort n'avoir pas reçu de coup, JAMAIS, que tout ça n'etait qu'inventions et mensonges.
Le président a montré les photos, de cocards, de bleus, de morsures, prises par la famille quand, épuisée et sanglotante, elle se refugiait parmi ses proches, où elle racontait les passages à tabac, les côtes cassées, les hurlements, ce huis clos abject...
Il a donné lecture de ce certificat d'un psychologue parlant de "syndrome de Stockholm" après l'avoir reçue en consultation. Il a lu les auditions des voisins, qui entendaient les cris et la voyaient s'enfuir le visage tuméfié.
Il a diffusé cet enregistrement de confidences à une soeur, fait à son insu, où avec une voix blanche elle raconte et supplie de ne pas appeler les gendarmes. Mais ils ont été appelés. Ils sont venus, et on est là.
Il a lu la lettre de sa mère, décrivant sa fille avant Lui, des études réussies, un avenir tout tracé, sa petite dernière si brillante, joyeuse... sa mère qui la supplie de revenir vers elle, car elle a appelé les gendarmes pour que tout ça s'arrête. Pour la retrouver.
Très doucement le président a tenté de lui faire comprendre qu'elle est en danger, qu'il faut qu'elle pense à elle. Le menton levé et le regard cadenassé, elle proteste. Il nie, et elle avec, contre tous, contre l'évidence. Sa famille ne comprend rien, et nous non plus.
Je me lève et je requiers, que je n'irai pas aux assises quand il sera trop tard expliquer qu'on n'a rien fait parce qu'elle ne s'estimait pas victime, que si elle ne se considère pas comme telle la société si, moi si, et que je chercherai à la protéger, malgré elle, contre elle.
Son regard est vrillé sur moi, me défiant, alors que je requiers une lourde peine & une incarcération immédiate. Tandis que le tribunal délibère elle parle au prévenu au milieu des gendarmes stoïques, lui clamant que rien ne peut lui arriver, me gratifiant de quelques insultes.
Quand il est condamné à 3 ans d'emprisonnement il reste impassible. Aucun mot. Elle hurle. Se jette sur l'escorte tandis qu'il est menotté. Nous crie sa colère. Lui crie qu'elle attendra. Quitte la salle sans un regard pour sa mère, venue pour elle.
Elle l'a attendu. A accouché de leur enfant pendant la détention. Ils ont continué leur vie une fois la peine exécutée, à 2, le danger ayant été considéré comme trop important pour le petit garçon, finalement placé...
Je croise parfois son nom, dans les dossiers des petites infractions qu'ils commettent à deux... Je me rappelle ses yeux. Je me rappelle ses cris de rage.
Et je ne comprends toujours rien.
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Peu avant Noël, comparution immédiate. Dimitri est littéralement affalé sur la barre. Il se montre vaguement intéressé par ce qui se passe, il est pourtant le principal concerné : il est prévenu. Âge réel, 18 ans et 15 jours. Age ressenti... 15 ans.
Je connais Dimitri depuis quelques mois déjà, il a été placé par un juge des enfants de fort fort lointain, pour l'éloigner de sa "problématique familiale", comme son dossier le dit avec pudeur. Sa problématique familiale c'est 1 maman qui l'a eu très jeune, trop tôt, et seule.
Elle a commencé à l'élever, tant bien que mal. Mais elle a ses soucis, la solitude... qu'elle noie dans l'alcool. Puis les stup. Dimitri est alors tout petit, les services sociaux sont alertés et notent des problèmes de développement de l'enfant : il n'est pas assez stimulé.
Aujourd'hui mes amis a la demande de l'1 d'entre vous, le procureur & la protection de l'enfance. C'est un rôle important, qui me tient à coeur car je suis depuis fort fort longtemps un parquetier mineurs, avec des pauses, mais en gardant toujours un attrait pour cette matière.
Le parquet a en matière d'enfance une triple casquette. Il dirige les enquêtes visant des infractions commises au préjudice de mineurs : atteintes sexuelles, violences physiques ou psychologiques, défaut de scolarisation, privation de soins, mises en danger...
Quand c'est possible il travaille avec des enquêteurs spécialisés. Les enquêteurs sont de plus en plus formés à l'audition des mineurs, qui est un exercice particulièrement difficile (vécu à l'instruction, je peux en témoigner!)
Je voudrais pouvoir expliquer moi même aux victimes dont je classe les plaintes POURQUOI. Mais je n'ai pas le temps.
Je voudrais pouvoir autoriser toutes les réquisitions que me demandent mes OPJ, pour chercher la vérité.
Mais je n'ai pas les fonds.
Je voudrais pouvoir renvoyer tous les crimes aux assises.
Mais pas assez de sessions.
Je voudrais ne pas juger au TPE des mineurs devenus majeurs depuis deux ans, et pères de famille.
Mais mes JE fatiguent.
Je voudrais ne pas baisser les yeux face à cette victime de violences sexuelles au tribunal face à son agresseur 3 ans après sa plainte.
Mais mes JI fatiguent aussi.
Je voudrais ne pas entendre la voix tendue comme un arc de cette greffière épuisée, que je sens près de craquer
Aujourd'hui mes amis, la star du tribunal correctionnel : elle met les parquetiers en speed,les enquêteurs en émoi, les juges en mode grognon, elle faut grincer les avocats...Je vous présente sous vos yeux émerveillés la comparution immédiate! Son petit surnom : la compa, ou CI.
Petit auditeur qui veut faire le foufou en faisant 1 CI TU TE CALMES. Ce n'est possible que pour les délits, & pas tous : il faut 1 peine encourue d'au moins 6 mois d'emprisonnement en cas d'enquête de flagrance (faits très récents pour simplifier), 2 ans dans les autres cas.
La CI ne concerne que les mis en cause qui sont en garde-à-vue. Le procureur de permanence va décider, au vu des antécédents du mis en cause et/ou de la gravité des faits, de le faire juger le jour même, ou à la prochaine audience du tribunal correctionnel.
Aujourd'hui mes amis je vous explique comment on se retrouve à l'audience de police ou correctionnelle, audience par principe publique qui je le rappelle peut se tenir a juge unique (toujours pour le tribunal de police) ou en collégiale. Vous êtes prêts? C'est parti!
J
Je rappelle tout d'abord qu'on peut se retrouver à l'audience après ordonnance de renvoi du juge d'instruction qui a estimé les charges suffisantes contre le mis en examen et a donc décidé de la tenue d'1 procès. Ce cas de figure ne concerne pas la majorité des dossiers.
La voie royale pour se retrouver à l'audience est la Convocation par Officier de Police Judiciaire (COPJ) : il vous remet une convocation avec la date/heure de l'audience, les faits reprochés, & quelques informations sur la procédure, notamment la possibilité d'avoir 1 avocat!
Aujourd'hui mes amis, la Comparution sur Reconnaissance Préalable de Culpabilité ou CRPC, ou plaider coupable comme on dit. Il s'agit d'une voie procédurale simplifiée, en ce qu'elle évite le débat public sur la culpabilité.
Elle ne peut concerner que les faits délictuels reconnus, dans leur matérialité ET leur intentionnalité. Elle n'est pas possible pour tous les délits : pas les délits de presse, les violences habituelles graves, les homicides involontaires, les agressions sexuelles aggravées...
Le procureur doit ABSOLUMENT s'assurer de la reconnaissance des faits, c'est LA condition sinequanone de recours a cette procédure. Il examine également les antécédents du mis en cause et la gravité des faits. Choisir la bonne réponse pénale ne se fait pas au hasard.