Peu avant Noël, comparution immédiate. Dimitri est littéralement affalé sur la barre. Il se montre vaguement intéressé par ce qui se passe, il est pourtant le principal concerné : il est prévenu. Âge réel, 18 ans et 15 jours. Age ressenti... 15 ans.
Je connais Dimitri depuis quelques mois déjà, il a été placé par un juge des enfants de fort fort lointain, pour l'éloigner de sa "problématique familiale", comme son dossier le dit avec pudeur. Sa problématique familiale c'est 1 maman qui l'a eu très jeune, trop tôt, et seule.
Elle a commencé à l'élever, tant bien que mal. Mais elle a ses soucis, la solitude... qu'elle noie dans l'alcool. Puis les stup. Dimitri est alors tout petit, les services sociaux sont alertés et notent des problèmes de développement de l'enfant : il n'est pas assez stimulé.
Maman trouve un remède à sa solitude, un compagnon, qui a à son pied le même boulet qu'elle, une histoire lourde, douloureuse, anesthésiée à grand renfort d'alcool fort et de stup. Beau-papa n'aime pas Dimitri, qui est encombrant...Peu à peu ça dérape.
Une bousculade, des mots durs, des cris, des punitions de + en + dures. Dimitri mange seul dans sa chambre. Arrive un petit frère. Dimitri doit débarrasser la chambre.. et devient un enfant du placard, maintenu dans un réduit, un fantôme. Il a 11 ans quand il est placé.
Il n'accepte pas ce placement car il aime sa mère et son petit frère. Il fugue, refuse d'être scolarisé... revient de chaque fugue plus brisé encore car sa mère, comme souvent, oscille entre le rejet et les manifestations d'amour. Dimitri commence à fumer du cannabis à 12 ans.
A 13 ce sont les premiers vols, les infractions routières... les 1ères comparutions devant le juge des enfants au pénal. Il écope de mesures éducatives, sans effet. Dimitri a la haine alors en plus de voler, il frappe. Il frappe ses pairs. Ses éduc. Sa mère, à l'occasion.
Il frappe les victimes de ses vols, il frappe alcoolisé. Il n'explique pas cette violence, Dimitri n'a pas de mots. Le juge des enfants condamne Dimitri à des peines de sursis avec mise à l'épreuve comme on disait alors. Obligation de scolarité ou formation, et de soins.
Soins pour le cannabis.Soins pour la colère. Mais Dimitri n'a pas les mots & persiste à retourner chez sa mère, qui au bout de quelques jours de liesse alcoolisée est de nouveau confrontée à la violence de Dimitri qui lui réclame et lui reproche tant... elle le rejette a nouveau.
Le juge des enfants décide de placer Dimitri sur mon ressort, loin, dans un foyer où il pourra avoir 1 formation. Loin de cette famille qu'il idéalise et ne trouve jamais. Dimitri a au dessus de la tête 48 mois de sursis avec mise à l'épreuve. 48. Il a 17 ans et quelques mois.
Dimitri fugue 1 fois, 2 fois. Là bas, où il reste quelques jours, puis revient, traversant la moitié du pays. Il entame un apprentissage tout en menant la vie rude à son foyer. Des fugues et des vols aux autres mineurs qui partagent son quotidien, des menaces, des violences.
La tension est déjà haute lorsqu'il cambriolage avec grands dégâts le patron qui l'employait, un patron qui a donné sa chance à plusieurs mineurs de ce foyer. L'équipe éducative n'en peut plus et demande à son juge de lever le placement et de faire présenter Dimitri devant lui.
Refus. Je crois que son juge est las. Il pense avoir tout essayé et peut-être, 1 peu, pense-t-il moins à Dimitri & sa colère qui sont fort, fort loin. "Il faut tenir", dit-il au foyer. C'est là que j'entre en jeu car voyez vous en principe, je ne devais pas rencontrer Dimitri.
Le procureur et le juge des enfants continuent de suivre leurs mineurs, même placés sur d'autres ressorts, le proc local n'intervient qu'à défaut. Le foyer n'en peut plus, certains des autres mineurs le désertent car Dimitri leur fait peur... il ne peut plus "tenir", & me le dit.
J'accepte d'intervenir car la gravité des passages à l'acte va crescendo, que les autres mineurs ne vont pas bien, que Dimitri ne va pas bien et qu'il est bientôt majeur. Le coup d'arrêt c'est maintenant, ou ce sera probablement trop tard.
Je fais présenter Dimitri devant moi, il est colère & me garantit qu'il fera 0 efforts, 0, car personne n'en fait pour lui, ni sa mère, ni son juge, personne. Je demande son placement en détention.Refusé. Contrôle judiciaire, obligation de soins, de formation. Dimitri fugue.
Audience du tribunal pour enfants. Dimitri a 17 ans & 10 mois. Il ne s'est pas soigné, ne se forme pas. 1 superbe coquart orne sa joue, "1 histoire de stup", clame-t-il au juge. Je réclame son placement en détention. Refusé. Dimitri écope d'un 6ème sursis avec mise à l'épreuve.
Obligation de soins. De formation. 6 mois de sursis de + au dessus de la tête. Je bous. Dimitri ne peut plus comprendre ces adultes qui lui jurent a chaque audience que "la prochaine fois, ça va mal se passer"...& qui ne lui posent pas de cadre, car la fois d'après...rien de +.
Dimitri a 18 ans et 5 jours quand il arrache son sac à une mamie, la faisant tomber. Il frappera les policiers qui viendront l'interpeller dans 1 squatt pourri. Déféré devant moi, toujours très en colère, il sera condamné en comparution immédiate à 2 ans d'emprisonnement.
On est maintenant devant la justice des majeurs ; le tribunal a lu le dernier rapport du foyer qui expose comme Dimitri a mis en échec tout ce qui avait été mis un oeuvre pour l'aider. "Pour m'aider?!" ricane Dimitri.
Le tribunal révoquera également 24 des 54 mois de sursis qui pesaient sur sa tête. Personne dans la salle pout lui si ce n'est son avocat qui ne l'avait jusqu'alors jamais vu. Malgré mes réquisitions lourdes je crois que je suis la plus triste de ce qui lui arrive, plus que lui.
La leçon que je tire de ce dossier qui remonte au début de ma carrière, dont j'ai changé certains éléments pour le rendre méconnaissable, c'est que de ne pas punir un mineur, même malheureux jusqu'à se détruire lui même, parce qu'il nous fait de la peine, ce n'est pas l'aider.
La justice est parfois le dernier adulte qui peut respecter les promesses faites à 1 enfant, quand aucun de ceux qu'il a croisé dans sa vie n'ont été là où il les attendait.
Je n'ai jamais revu Dimitri, mais je me souviens encore plus de 10 ans après de sa colère.

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24 Jan
Ils etaient jeunes. Lui à la barre des prévenus, devant le tribunal correctionnel, en comparution immédiate pour violences conjugales. Elle sur le banc des parties civiles, malgré elle. Le regard noir, braqué sur moi.
Elle a expliqué au tribunal n'être victime de RIEN. Elle a décrit ce complot familial visant a l'éloigner d'un amoureux pas bien accepté. Elle a affirmé haut et fort n'avoir pas reçu de coup, JAMAIS, que tout ça n'etait qu'inventions et mensonges.
Le président a montré les photos, de cocards, de bleus, de morsures, prises par la famille quand, épuisée et sanglotante, elle se refugiait parmi ses proches, où elle racontait les passages à tabac, les côtes cassées, les hurlements, ce huis clos abject...
Read 12 tweets
23 Jan
Aujourd'hui mes amis a la demande de l'1 d'entre vous, le procureur & la protection de l'enfance. C'est un rôle important, qui me tient à coeur car je suis depuis fort fort longtemps un parquetier mineurs, avec des pauses, mais en gardant toujours un attrait pour cette matière.
Le parquet a en matière d'enfance une triple casquette. Il dirige les enquêtes visant des infractions commises au préjudice de mineurs : atteintes sexuelles, violences physiques ou psychologiques, défaut de scolarisation, privation de soins, mises en danger...
Quand c'est possible il travaille avec des enquêteurs spécialisés. Les enquêteurs sont de plus en plus formés à l'audition des mineurs, qui est un exercice particulièrement difficile (vécu à l'instruction, je peux en témoigner!)
Read 19 tweets
22 Jan
Je voudrais pouvoir expliquer moi même aux victimes dont je classe les plaintes POURQUOI. Mais je n'ai pas le temps.
Je voudrais pouvoir autoriser toutes les réquisitions que me demandent mes OPJ, pour chercher la vérité.
Mais je n'ai pas les fonds.
Je voudrais pouvoir renvoyer tous les crimes aux assises.
Mais pas assez de sessions.
Je voudrais ne pas juger au TPE des mineurs devenus majeurs depuis deux ans, et pères de famille.
Mais mes JE fatiguent.
Je voudrais ne pas baisser les yeux face à cette victime de violences sexuelles au tribunal face à son agresseur 3 ans après sa plainte.
Mais mes JI fatiguent aussi.
Je voudrais ne pas entendre la voix tendue comme un arc de cette greffière épuisée, que je sens près de craquer
Read 4 tweets
20 Jan
Aujourd'hui mes amis, la star du tribunal correctionnel : elle met les parquetiers en speed,les enquêteurs en émoi, les juges en mode grognon, elle faut grincer les avocats...Je vous présente sous vos yeux émerveillés la comparution immédiate! Son petit surnom : la compa, ou CI.
Petit auditeur qui veut faire le foufou en faisant 1 CI TU TE CALMES. Ce n'est possible que pour les délits, & pas tous : il faut 1 peine encourue d'au moins 6 mois d'emprisonnement en cas d'enquête de flagrance (faits très récents pour simplifier), 2 ans dans les autres cas.
La CI ne concerne que les mis en cause qui sont en garde-à-vue. Le procureur de permanence va décider, au vu des antécédents du mis en cause et/ou de la gravité des faits, de le faire juger le jour même, ou à la prochaine audience du tribunal correctionnel.
Read 25 tweets
19 Jan
Aujourd'hui mes amis je vous explique comment on se retrouve à l'audience de police ou correctionnelle, audience par principe publique qui je le rappelle peut se tenir a juge unique (toujours pour le tribunal de police) ou en collégiale. Vous êtes prêts? C'est parti!
J
Je rappelle tout d'abord qu'on peut se retrouver à l'audience après ordonnance de renvoi du juge d'instruction qui a estimé les charges suffisantes contre le mis en examen et a donc décidé de la tenue d'1 procès. Ce cas de figure ne concerne pas la majorité des dossiers.
La voie royale pour se retrouver à l'audience est la Convocation par Officier de Police Judiciaire (COPJ) : il vous remet une convocation avec la date/heure de l'audience, les faits reprochés, & quelques informations sur la procédure, notamment la possibilité d'avoir 1 avocat!
Read 20 tweets
18 Jan
Aujourd'hui mes amis, la Comparution sur Reconnaissance Préalable de Culpabilité ou CRPC, ou plaider coupable comme on dit. Il s'agit d'une voie procédurale simplifiée, en ce qu'elle évite le débat public sur la culpabilité.
Elle ne peut concerner que les faits délictuels reconnus, dans leur matérialité ET leur intentionnalité. Elle n'est pas possible pour tous les délits : pas les délits de presse, les violences habituelles graves, les homicides involontaires, les agressions sexuelles aggravées...
Le procureur doit ABSOLUMENT s'assurer de la reconnaissance des faits, c'est LA condition sinequanone de recours a cette procédure. Il examine également les antécédents du mis en cause et la gravité des faits. Choisir la bonne réponse pénale ne se fait pas au hasard.
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