AFFRONTEMENTS A BELFAST ET DERRY : QUE SE PASSE-T-IL EN IRLANDE DU NORD ?

- Dans la presse, on entend parler d’unionistes, de loyalistes, de républicains, de Sinn Féin, d’affrontements… Une petite mise au point pour comprendre la situation -
Dès le XVIe siècle, l’Irlande se transforme en colonie anglaise. Au fil des ans, le territoire voit se soulever le peuple irlandais, très majoritairement catholique, avant d’être sévèrement réprimé et voir ses libertés bafouées par les colons anglais, majoritairement protestants.
L’Union Act de 1801 rattache officiellement l’Irlande au Royaume-Uni de Grande Bretagne et d’Irlande.
Comme dans tous les territoires colonisés, la résistance s’organise sous des formes multiples. Dans le nord du pays, des groupes prennent les armes contre l’occupant britannique. Ces groupes finiront par former l’IRA, l’Irish Republican Army, vers 1916.
Tandis que le conflit s’intensifie le Sinn Féin, parti politique nationaliste aux tendances socialistes et communistes qui s’oppose à l’occupation et réclame l’indépendance, gagne de plus en plus de voix aux élections générales britanniques.
Mais dans le même temps, ce sont les unionistes, c’est-à-dire les partisans du maintien de la tutelle britannique sur l’Irlande, qui obtiennent la majorité en Ulster (province qui comprend une très grande partie de l’Irlande du Nord). Le découpage électoral était prévu pour…
Le Sinn Féin refuse de siéger au Parlement britannique et crée le Parlement irlandais, qui proclame dans la foulée l’indépendance de l’Irlande en 1919.
La Couronne n’accepte pas cette auto-détermination et la guerre d’indépendance commence entre les forces indépendantistes irlandaises et les forces britanniques d’occupation.
Les exactions de l’armée anglaise est soutenue par les Black and Tans, pour l’essentiel des soldats britanniques démobilisés après la Première Guerre mondiale. Dans le même temps, des « auxiliaires » organisent des protestations dans d’autres états.
Un État irlandais se met en place en parallèle et les institutions britanniques s’effondrent de fait. Il faut dire aussi qu’un mouvement de grève de grande ampleur se répand, permettant aux ouvriers et ouvrières de mettre la pression sur la troupe anglaise et obtenir son départ.
La Couronne change alors de tactique et va jouer la carte de la division. Le Parlement britannique négocie un traité organisant la partition de l’Irlande entre le Nord et le Sud.
Le Sud est composé de 26 comtés à la population majoritairement catholique tandis que le Nord comporte 6 comtés majoritairement protestants et, on l’a vu, pro-britannique. La partition divise donc l’Irlande en deux régions autonomes, avec chacune son parlement.
Elle prévoit également que l’Irlande du Nord pourra, si elle le souhaite, choisir de rester dans le Royaume-Uni, donc sous la tutelle britannique.
Certains membres de l’IRA et du Sinn Féin ont signé ce traité, provoquant la colère de la majeure partie de ces structures et entraînant une division profonde.
D’autant que le lendemain de la signature du traité, l’Irlande du Nord décide de demeurer sous la tutelle du Royaume-Uni, alors que l’Irlande du Sud (ou État libre d’Irlande) acquiert un statut de dominion, dont l’indépendance se renforcera au fur et à mesure du XXe siècle.
C’est la rupture au sein du mouvement républicain, une grande partie du mouvement dénonçant la partition. L’IRA se divise et sa branche indépendantiste devient illégale : c’est le début de la guerre civile.
Entre les pro-traités en les anti-traités, entre le nouveau gouvernement de l’État libre d’Irlande auquel le pouvoir britannique apporte son soutien et les insurgés qui veulent l’indépendance. Les républicains se font écraser en deux ans.
Jusque dans les années 1960, période de reprise du conflit, la minorité catholique vivant en Irlande du Nord subit des discriminations sociales, économiques et politiques. Une véritable ségrégation s’est mise en place.
Un mouvement populaire se développe, tandis que les loyalistes, en face, utilisent la violence pour l’en empêcher. Ils vont jusqu’à assassiner des civils en faisant passer les meurtres pour des attentats de l’IRA, qui pourtant s’était presque éteinte à l’époque.
Le conflit se rallume à l’occasion du mouvement pour les droits civiques des années 60, qui est le tournant majeur de la lutte des catholiques en Irlande du Nord et qui donne lieu à la constitution des groupes de «vigilance» loyalistes.
Ces groupes dits de vigilance répriment les manifestations des droits civiques main dans la main avec la police et donneront rapidement naissance à des groupe paramilitaires loyalistes, l’UVF en tête.
L’IRA est alors incapable de défendre les ghettos catholiques, ce qui était pourtant sa mission première. C’est donc une nouvelle IRA (provisoire) qui naît pour lancer une guérilla contre l’armée britannique, la RUC (police nord-irlandaise) et les paramilitaires loyalistes.
Des manifestations de soutien aux opprimé-es ont lieu en Irlande du Sud. L’armée britannique intervient de nouveau, utilisant la torture contre des prisonniers et des suspects.
Les noms de Bobby Sand ou Joe McDonnell résonnent encore aujourd’hui, à quelques jours des tristes anniversaires de leurs morts. Les grèves de la faim de 1981 sont un tournant international dans la lutte, par leur médiatisation et le dévoilement de la barbarie de Thatcher.
La violence physique et politique de Thatcher reste encore aujourd'hui un traumatisme dans la mémoire des irlandais-es
Si les armes ont pour l’essentiel été déposées de part et d’autres, il n’en demeure pas moins que la tension est latente entre loyalistes et républicains. Par ailleurs, le parti républicain a fait une percée aux dernières élections, ce qui fait craindre
au gouvernement britannique un futur référendum sur la réunification de l’Irlande. Pourtant, aujourd’hui, le conflit qui agite l’Irlande du Nord est tout autre, et surprend par sa composition.
En 2016, le Royaume-Uni vote par référendum son départ de l’Union européenne. Mais les accords négociés avec Bruxelles sur cette sortie permettent à l’Irlande du Nord de rester dans le marché unique européen.
L’un des effets de ce Brexit est de rétablir une frontière entre l’Irlande du Nord et la Grande-Bretagne, et en particulier une frontière commerciale.
Ce qui implique de nouvelles taxes douanières, de nouvelles formalités pour les exportateurs, et donc des difficultés d’approvisionnement pour l’Ulster. C’est ainsi que des rayons de supermarché se retrouvent trop souvent vides.
Les unionistes, dont une bonne partie a soutenu le Brexit, se sentent trahis à la fois par l’Angleterre et par les partis politiques unionistes, qui leur ont menti en affirmant qu’il n’y aurait pas de rétablissement d’une frontière entre l’Irlande du Nord et l’Angleterre.
Les républicains, quant à eux, tout en continuant le bras de fer avec le pouvoir britannique, y voient une possibilité accrue de réunification de l’Irlande.
Les premières émeutes ont eu lieu dans les quartiers unionistes, où la jeunesse s’affronte avec la police depuis plusieurs nuits. La contestation a gagné les quartiers républicains quelques jours plus tard. La police est attaquée, des véhicules sont incendiés.
Mais les deux jeunesses semblent difficilement réconciliables et se sont même un peu écharpées, s’échangeant des cocktails molotov de part et d’autre du mur de séparation (le peace wall). C’est en tout cas sur ce point que les médias français insistent.
Cependant, si le Brexit a en effet jeté de l’huile sur le feu, il n’est pas l’unique raison des affrontements avec la police. Une autre raison est simple : ces quartiers, qu’ils soient unionistes ou républicains, sont des quartiers pauvres, et la crise sanitaire n’a rien arrangé.
Trahis par les partis censés les représenter et par leur «mère patrie», l’Angleterre, la rage des unionistes pourrait bien ne pas se diriger vers les partisans de la réunification, mais vers une classe politique qui les a laissé-es dans la misère.
Côté républicain, il se peut que les aspirations à une Irlande réunifiée se réalisent, si leur projet inclut réellement les habitant-es unionistes pour l’amélioration des conditions de vie de toutes et tous.
L’Angleterre est dans une position très délicate. Sa principale ressource est d’appuyer sur la division entre protestant-es et catholiques, entre loyalistes et républicain-es, mais pour combien de temps encore ? Affaire à suivre.

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