Sentiment mitigé après la lecture de la BD "Les Portugais" qui vient de sortir.

D'un côté, le ton n'est pas misérabiliste: on suit deux jeunes hommes qui quittent le Portugal en 1973 et qui rêvent de Paris (et des parisiennes).
La dureté du travail dans les chantiers est retracée tout comme les solidarités qui s'y forgent.

On retrouve le quotidien des bidonvilles : la boue, le froid, les files d'attente pour l'eau, les destructions de baraques par les autorités mais aussi l'entraide qui y règne
Plusieurs planches sont particulièrement réussies et notamment celles d'un bal (qui rappellent certains dessins de prison d'Alvaro Cunhal, secrétaire général du PCP)
Le dessin est directement inspiré par certaines photos prises par Gérald Bloncourt dans les bidonvilles autour de Paris.

Mais cette influence de Bloncourt est une limite de la BD ! Car elle entraîne un flou dans la chronologie.
Je m'explique : les photographies de Bloncourt sont prises en 1964... or la BD est censée se dérouler en 1973-1974.

La BD retrace des processus qui se déroulaient presque 10 ans plus tôt (10 ans c'est peu pour un.e médiéviste, c'est beaucoup pour un.e contemporanéiste)
En 1973, il n'y a plus de passeurs qui vous abandonnent dans les Pyrénées et plus de policiers ou douaniers français qui vous pourchassent comme au début de la BD
depuis avril 1964 la France donne des papiers provisoires à tout ceux qui arrivent à Hendaye.

De même, les Portugais obtiennent assez facilement des papiers et ne sont pas expulsés vers leur pays lorsque des bidonvilles sont détruits.
D'autres éléments ne collent pas, des dates (facilement vérifiables) sont fausses : pas la peine d'en faire l'inventaire
Ceci dit tout cela n'est pas étonnant : la mémoire de l'immigration portugaise en France s'est cristallisée autour des événements des années 1963-1964 : les entrées clandestines par les Pyrénées, les longues marches, etc.
On garde à l'esprit les photographies de Bloncourt - quasiment les seules-, des articles de presse qui évoquent un "scandale" de l'immigration portugaise, de rares films comme "O salto" (en 1967).
la mémoire de nombreux Portugais - et de leurs descendants - se moule dans ce récit des traversées alors qu'ils n'ont jamais marché (et fort heureusement) dans les Pyrénées
Après 1965, Les Portugais arrivent massivement en France sans subir les voyages clandestins
La France veut en effet une main-d'oeuvre portugaise nombreuse pour réduire l'immigration africaine en général et algérienne en particulier : après 1964, le gouvernement fait clairement le choix d'une tolérance vis-à-vis de l'immigration irrégulière portugaise massive
Ainsi, la plupart des Portugais arrivent par la gare d'Hendaye et sont régularisés facilement - comme certaines photos de Bloncourt en témoignent
Mais la mémoire du salto - les Pyrénées, la photo déchirée, etc- tend à occulter cette transformation de l'immigration portugaise
C'est donc un classique pour les historiens confrontés à des mémoires qui se détachent des faits et de la chronologie.
Il n'en reste pas moins que vous n'avez qu'à lire cette BD par vous-même, une lecture qui ne sera pas celle d'un historien pinailleur!

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Feb 5
Pas si étonnant que cela : le premier article publié en 1985 par Éric Zemmour dans le Quotidien de Paris porte sur l'immigration portugaise et il en dit le plus grand bien !
Comme il le fait aujourd'hui, il veille à bien garder que les éléments qui l'arrangent ⬇️
L'argument principal n'est pas très original et il a guidé les gouvernants français des années 1960-1970 : les Portugais s'intègrent parfaitement car ils sont blancs, catholiques et travailleurs
Pompidou, premier Ministre puis président de la République, impose une tolérance vis-à-vis de l'immigration portugaise irrégulière à partir de ce postulat.
Et c'est un élément qu'oublie opportunément Zemmour : la majorité des Portugais sont rentrés en France irrégulièrement !
Read 17 tweets
Jan 29
C'est aujourd'hui le centenaire de la naissance d'Hermínio da Palma Inácio, un opposant anti-salazariste qui multiplia les coups d'éclats pendant 30 ans.
Un thread sur le parcours du Che Guevara portugais : détournement d'avion, hold-up, fugues de prison improbables au menu⬇️✊
Palma Inacio, nait donc le 29 janvier 1922 dans l’Algarve (sud du Portugal), à Ferragudo, un joli village de pêcheurs.
Mais l'Algarve n'est pas la région touristique d'aujourd'hui !
La population pauvre est souvent contrainte d'émigrer (au Maroc, en Argentine, en France, etc)
Palma Inácio rejoint l'armée de l'air et commence sa "carrière" d'opposant en 1947, à 25 ans.
A Sintra, il participe à une conspiration militaire et a pour mission de saboter des avions (il avait fait son service militaire dans cette base aérienne). Il réussit le sabotage mais
Read 48 tweets
Apr 25, 2021
Le thread annuel sur la Révolution des Œillets est là, en version enrichie !
Evocation non seulement du 25 avril 1974 qui met fin à 48 ans de dictature, mais aussi du 25 avril 1975 et du 25 avril 1976 !
Excellent 25 avril à tous ! 1/
Pour comprendre la révolution des Œillets qui met fin à 48 ans de dictature, il faut revenir un peu arrière. La raison immédiate du 25 avril : les guerres en Afrique. Le conflit commence en 1961 en Angola et s’étend en Guinée-Bissau en 1963 et au Mozambique en 1964 2/
Pour conserver les colonies, Salazar envoie l’armée et, à partir de 1968, le service militaire dure 4 ans 40% du budget passe dans la guerre (la mobilisation est plus importante que celle des USA au Vietnam). Une bonne partie de l'armement est achetée à la France et à la RFA 3/
Read 88 tweets
Apr 23, 2021
A l’approche du 25 avril, je fais enfin le 9e thread sur l’histoire de l’immigration portugaise en France : il est consacré à l’exil entre 1945 et 1974.
Pour ces exilés, le 25 avril permet un retour au pays, quitté il y a des années voire des décennies 1/... ImageImageImage
Le 4e thread avait déjà évoqué la question de l’exil, mais entre 1927 et 1939.
Parmi les exilés de cette époque, certains sont revenus au Portugal en 1940 (la prison voire le camp d’internement du Tarrafal les attend) 2/
Certains restent en France et participent à la Résistance (Là je renvoie au 6e thread). Parmi eux, Alexandrino dos Santos, ancien combattant de la Grande Guerre et de la guerre d’Espagne qui participe notamment à la libération de Toulouse en 1944 3/ Image
Read 46 tweets
Jun 23, 2020
Vous l’attendiez !

Le 8e thread sur l’histoire de l’immigration portugaise en France est consacré aux bidonvilles dans lesquels vécurent de nombreux immigrants à leur arrivée en France dans les années 1960-1970.

1
Ceux qui ont lu les threads précédents se souviennent que dès 1916, immigration portugaise rime le plus souvent avec mal-logement.
Les travailleurs portugais vivent dans des baraquements, des garnis, des meublés. La promiscuité et le manque d’hygiène sont fréquents.

2
De plus, dès les années 1920, des Portugais vivent dans la zone, ces constructions hétéroclites (faites de bois, de tôle, etc.) qui entourent Paris (à l’emplacement de l’actuel périphérique).

3
Read 45 tweets
Jun 15, 2020
15 juin 1940. Premier conseil des ministres à Bordeaux.

Dans cette ville qui accueille des milliers de réfugiés fuyant l'avancée des troupes allemandes, le consul du Portugal désobéit à son gouvernement.

Il s’appelle Aristides de Sousa Mendes

Thread
1
Retour en arrière : Aristides de Sousa Mendes est né en 1885 dans une famille aisée, traditionnaliste et catholique. Le père est juge.
Aristides a un frère jumeau, César, qui deviendra également diplomate
2
Pas vraiment révolutionnaires, Aristides et César font des études de droit à Coimbra, université séculaire du pays. La même université où étudie puis enseigne António de Oliveira Salazar, né dans la même région qu’Aristides de Sousa Mendes.
3
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