Cabinet d'instruction, début d'après-midi. L'ambiance est assez lourde, comme inévitablement à chaque audition de mineur victime. Aélane est jeune, trop pour se trouver là, mais donner 1 tournure trop grave à cet entretien ne va pas l'aider, donc je m'efforce tant bien que mal de
garder un ton neutre. Je me suis assise du même côté de mon bureau qu'elle pour ne pas créer de distance inutile, à sa droite. À sa gauche son avocate, rompue à l'exercice. Aélane a bientôt 9 ans, et elle est venue me parler de ce qui s'est passé avec Samuel, son beau-père.
C'est son administrateur ad-hoc et son assistante maternelle qui patientent dans la salle d'attente de l'instruction : avant même de me saisir, jugeant la mère d'Aélane insuffisamment protectrice, le procureur a désigné une association locale d'aide aux victimes pour défendre
les intérêts de l'enfant, qui a également été confiée au conseil départemental au vu de la situation de danger à son domicile.
Un vendredi après-midi à la récré, vers 15h, Aélane a demandé à parler à sa maîtresse. Elle l'a attirée un peu à l'écart des autres enfants,
et elle murmurait plus qu'autre chose. Nolwenn a senti immédiatement que quelque chose n'allait pas : ce visage fermé, ces yeux un peu trop brillants, ça ne ressemble guère à la fillette enjouée, intrépide, un peu casse cou qu'elle voit tous les jours à l'école.
Elle s'est assise avec elle et Aélane lui a demandé si c'était normal de saigner après un câlin. Nolwenn a posé quelques questions, la gorge de plus en plus serrée tandis qu'elle comprenait qu'il s'était passé quelque chose la veille avec le compagnon de la mère de l'enfant,
quelque chose qui lui a fait peur et très mal, dont elle a tenté ce matin de parler avec sa maman qui lui a dit "tais-toi", très fort.
Nolwenn jette un oeil angoissé à la pendule. Dans 1h30 à peu près, c'est Samuel qui va venir chercher sa belle-fille à la sortie de la classe.
Impossible bien sûr de ne rien faire, & il faut aller vite. Nolwenn en parle à sa directrice, qui connaît 1 greffière au tribunal, elle l'appelle...A peine 1 demi-heure plus tard la permanence du parquet reçoit un coup de téléphone un peu affolé de l'école pour l'alerter &
immédiatement après 1 page de signalement rédigée à la va vite, à la main, reprenant les confidences d'Aélane visiblement perturbée et très angoissée.
Bien sûr la fillette n'a pas donné de détails mais ce qu'elle dit est largement assez clair pour aller dans le sens de Nolwenn :
il y a urgence. Vite, coup de fil à la brigade des recherches que le proc décide de saisir; il faut tout à la fois protéger Aélane dont les révélations laissent penser que sa parole n'a pas été prise en compte par sa mère, éviter la concertation entre cette dernière & Samuel,
faire examiner rapidement la fillette par 1 médecin & l'auditionner...
On s'organise, Aélane est amenée à la brigade. L'adjudante qui procède à son audition lui sourit, la met à l'aise, et l'enfant lui raconte : Samuel entré dans la vie de sa mère alors qu'elle était
encore jeune & qu'elle a vite appelé papa, elle qui n'a jamais connu le sien, parti avant sa naissance ; depuis deux ans des attouchements puis + tard des faits de viol, qu'elle décrit sans filtre et avec ses mots d'enfant, qui ne laissent pas de place au doute. Elle dit la peur,
l'incompréhension, l'obligation de garder le secret.Elle explique que la veille au soir, en allant la coucher il lui a fait quelque chose qui lui a fait très mal,qu'elle a saigné, qu'elle a voulu en parler à sa mère qui s'est mise en colère & lui a crié de ne pas dire 1 mot de +.
Aélane est amenée à l'hôpital, et l'examen médico-légal vient conforter ses déclarations, sans aucune ambiguïté.
Samuel est placé en garde-à-vue, il commence par contester les faits puis mis face aux éléments de preuve reconnaît du bout des lèvres ce qu'il n'a pas d'autre choix
que d'admettre. Il minimise, il ergote, il entend même justifier pour partie son comportement par l'attitude de sa belle-fille... Mais il reconnaît qu'il s'est passé certaines choses, pour le récit desquelles plusieurs longues et laborieuses auditions seront nécessaires.
La mère
d'Aélane conteste avoir reçu les confidences de sa fille le matin même. Elle se montre fermée, dure, et doute fortement de la véracité des accusations de son enfant, qui a selon elle une tendance systématique au mensonge. Les gendarmes abasourdis lui expliquent que le médecin
a relevé sur la fillette des éléments venant confirmer sa version...& n'obtiennent en réponse qu'une moue dubitative. Le procureur décide au vu de ces éléments de placer Aélane, dont le retour à domicile apparaît en l'état difficilement envisageable, et d'ouvrir une information
judiciaire, dont j'hérite. Samuel est placé en détention provisoire à l'issue de son interrogatoire de première comparution... Le juge des enfants est saisi en parallèle de mon instruction pour le suivi éducatif d'Aélane. Dans les mois suivants, la mère de celle-ci manifeste de
la colère, de l'amertume face à l'incarcération de son compagnon et aux difficultés matérielles qui en découlent. Dotée de trop de bon sens pour en faire explicitement peser la responsabilité sur sa fille, le service éducatif ne peut toutefois que constater que la manière dont la
fillette vit la procédure et gère ce qu'elle a subi ne la préoccupent pas véritablement. Elle ressasse et se plaint.
Le juge des enfants maintient le placement de la petite fille, qui s'est bien acclimatée chez son assistante maternelle et appréhende les rencontres avec sa mère.
Je procède à l'audition d'Aélane quelques mois après. C'est 1 petite fille enjouée, qui n'éprouve pas de gêne pour parler des faits subis, qu'elle décrit simplement tout comme elle détaille précisément ce qu'elle a ressenti quand Samuel lui a fait Ça, mais aussi quand maman lui a
crié dessus quand elle a su.Elle raconte sa vie depuis : nounou, le psychologue qu'elle voit toutes les semaines, la nouvelle école. Ses copines lui manquent, sa maison, son chat...& maman. Sa voix se voile, juste à peine; elle jette 1 oeil inquiet à son avocate, qui lui sourit.
Elle est courageuse Aélane car on sent qu'elle en a gros sur le cœur d'avoir vu toute sa vie imploser quand elle l'a lâché, ce foutu secret... Mais elle ne veut de toute évidence pas craquer devant cette juge qu'elle ne connaît pas, par pudeur, par convenance, par timidité?..
Pas 1 larme ne coulera en tout cas sur ses joues. Ma greffière Eugénie & moi avons à notre tour le coeur gros quand elle quitte le bureau.
Les longs mois d'instruction, débouchant sur la mise en accusation de Samuel devant 1 Cour d'assises, ne seront pas suffisants ni pour
permettre au mis en examen de se remettre vraiment en question, ni pour renouer les liens entre Aélane & sa mère.
Les derniers éléments versés au dossier montreront un espacement des rencontres entre elles, pour permettre à Aélane de se concentrer sur elle + que sur sa maman.
• • •
Missing some Tweet in this thread? You can try to
force a refresh
Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
Je suis jeune substitut quand je prends des réquisitions dans 1 dossier presque caricatural dn matière d'atteintes sexuelles sur mineurs.
Il y a beaucoup de monde dans la salle, des adolescents & leurs familles qui prennent 1 côté de la salle et forment un groupe compact, dont
je ressens depuis ma place l'hostilité mais également l'angoisse. Plusieurs avocats représentent les mineurs victimes et leurs parents à ce procès, qui fait suite à 1 instruction d'un peu plus de 18 mois.
A la barre, l'escorte vient de retirer à ma demande les menottes à Jean,
dit Jeannot, le prévenu, détenu depuis sa mise en examen pour agressions sexuelles aggravées.
La cinquantaine bien tassée, Jean s'est bien habillé pour l'occasion. Il présente bien. C'est difficile d'imaginer qu'il se soit comporté comme 1 prédateur sexuel, & pourtant...
Twitter me signale que c'est mon twittanniversaire.
Il y a un an tout pile j'enfilais ma culotte de peau de hobbit pour suivre un grand procès et ses live tweet, et peu à peu j'ai commencé à raconter la justice, ses travers, ses tracas, ses instants de vérité crue,
j'ai commencé à me raconter aussi inévitablement, mes rencontres, mes doutes, mes lumbagos et mes chats. J'ai voulu faire comprendre que ce n'est pas si simple, que tout est à parfaire, faire réfléchir, et faire rire.
Et surprise, ça a intéressé des gens, quelques uns,
fidèles qui sont toujours là, puis de plus en plus. Plus de 38000 twittos aujourd'hui qui lisent mes bêtises, mes histoires, mes coups de gueule et ma passion, immense, intacte pour mon métier, malgré les écueils, les difficultés, les tensions.
Pour toute la bienveillance
Tribunal correctionnel, audience chargée dans 1 salle surchauffée en cet après-midi d'été. Je sais que l'ambiance va être tendue, je suis déjà en nage dans ma robe noire; le public est nombreux, l'atmosphère électrique, j'aperçois des regards sombres échangés de part et d'autre
de la salle où chacun essaye de trouver 1 place assise, les places étant chères aujourd'hui sur les petits bancs inconfortables.
L'huissier audiencier installe les parties dans le premier dossier qui sera évoqué ce jour, celui qui explique la présence de tant de monde,
le prévenu et la victime étant visiblement très soutenus et donc venus accompagnés de leurs familles et amis.
Gabriel, aujourd'hui poursuivi, est assis sur le banc derrière la barre devant laquelle il sera tout à l'heure jugé. Il garde les yeux baissés vers le sol,
"Augmentation du personnel de 16% dans les juridictions" selon le garde des sceaux sur BFM.
Ma juridiction est toujours a 20% de postes de greffiers vacants. 1 poste de greffier sur 5 non pourvu, les 4 restants devant assurer l'intégralité des tâches incombant à la juridiction.
En plus de ces tâches ils doivent former les vacataires et depuis récemment les contractuels recrutés pour fluidifier la machine judiciaire, qui en fait sont ces 16% en plus. Des CDD, qui ne connaissent pas la loi, pas le fonctionnement de la justice, et doivent tout apprendre.
"Pas 1 boîte privée ne peut se targuer d'1 telle augmentation" ai je entendu : dois-je rappeler qu'1 boîte privée se voit imposer des règles limitatives pour avoir recours au CDD/à l'intérim ?
En est-on donc à se féliciter du recours au travail précaire pour empêcher la justice
Je suis juge d'instruction et ce matin , je suis fatiguée par avance de l'audition qui doit se dérouler dans mon cabinet dans moins d'une heure. Je soupire en finissant mon café et je relis une dernière fois la procédure concernée, elle est courte mais me passionne assez peu.
Le doyen des juges d'instruction de mon tribunal a été saisi par une plainte avec constitution de partie civile de François, la soixantaine. C'est une voie procédurale qui permet à une victime de saisir directement un juge d'instruction pour contrer l'inertie du procureur,
ou une éventuelle erreur d'appréciation de ce dernier. C'est heureux, car le parquet est débordé et que certaines affaires traînent trop, car il peut trancher trop vite, car il peut se tromper... J'ai déjà eu des dossiers où le substitut ou le vice procureur avait donné