Je suis jeune substitut quand je prends des réquisitions dans 1 dossier presque caricatural dn matière d'atteintes sexuelles sur mineurs.
Il y a beaucoup de monde dans la salle, des adolescents & leurs familles qui prennent 1 côté de la salle et forment un groupe compact, dont
je ressens depuis ma place l'hostilité mais également l'angoisse. Plusieurs avocats représentent les mineurs victimes et leurs parents à ce procès, qui fait suite à 1 instruction d'un peu plus de 18 mois.
A la barre, l'escorte vient de retirer à ma demande les menottes à Jean,
dit Jeannot, le prévenu, détenu depuis sa mise en examen pour agressions sexuelles aggravées.
La cinquantaine bien tassée, Jean s'est bien habillé pour l'occasion. Il présente bien. C'est difficile d'imaginer qu'il se soit comporté comme 1 prédateur sexuel, & pourtant...
L'enquête a démarré quand Whalid a poussé la porte du commissariat avec sa mère, Nadia. Il a 11 ans. Il habite dans ces hautes barres d'immeuble à la périphérie de la + grande ville de mon ressort, où se trouve mon tribunal. Des hautes tours grises le long duquel s'alignent des
petits balcons, un peu encombrés de plantes, de linge coloré séchant au soleil,de bazar divers...Des tours qui logent 1 population métissée, souvent modeste, qui connaît la précarité des petits boulots, les fins de mois difficiles, les petits trafics que certains choisissent pour
pallier à la galère, mais où règne aussi entre les habitants 1 certaine solidarité. On se connaît, on s'épaule dans les coups durs, on se réjouit des bonnes nouvelles pour le voisin d'en face, & on s'entraide.
Nadia fait des ménages, tôt le matin, tard le soir. Elle s'occupe
seule de son fils Whalid, et c'est galère. Heureusement, il y a les voisins. Sa voisine du dessous qui a des fils un peu du même âge, & Jean, le voisin de palier. Ils constituent des relais précieux pour s'occuper du jeune garçon quand elle est au travail. Nadia ne peut pas faire
autrement, son petit salaire suffit à peine...Heureusement qu'ils sont là.
Mais ce matin Whalid lui a dit que Jeannot était de + en + bizarre depuis quelques temps, qu'il l'embrassait sur la bouche, puis il a fondu en larmes. La panique. Nadia n'a pas insisté auprès de son fils.
C'est une femme simple, pragmatique : la solution, c'est la police. Tout de suite.
Whalid a été auditionné par une policière du groupe des mineurs, & il a raconté que depuis quelques mois Jeannot le touche quand il le surveille en rentrant de l'école. Ils sont parfois seuls.
Il décrit des attouchements, des caresses qui le mettent mal à l'aise. Jeannot lui offre beaucoup de cadeaux pour acheter son silence & de fait il a honte de n'avoir rien dit car il n'a pas l'habitude d'être gâté comme ça, & au début c'était des câlins plutôt gentils...
Mais là il se sent mal, c'est de pire en pire, il en a marre. Le jeune adolescent est gêné & l'enquêtrice essaye de le rassurer, ainsi que sa mère. Whalid raconte que souvent, il y a d'autres adolescents chez Jeannot, ils fument, mangent, jouent à la console... Tiens donc.
Cette information est inquiétante alors rapidement, enquête de voisinage qui confirme que Jeannot, c'est le gentil locataire qui est souvent disponible pour prendre 1 petit café,réceptionner 1 colis... Surveiller les enfants. Il habite là depuis des années, on lui fait
confiance...Pour se prémunir de tout risque de nouveau fait, Jean est vite placé en garde-à-vue. Il commence par nier en bloc, mais les policiers ont trouvé les cadeaux dans la chambre de Whalid, et insistent, il ment?! Jean vacille mais tient bon. Les autres adolescents qui
fréquentent le suspect sont auditionnés, et l'1 d'entre eux confirme des gestes inadaptés, dont il avait trop honte de parler, puis un autre... Jean craque.
Oui, il est attiré par les adolescents, oui il les faisait venir chez lui en leur fournissant de la nourriture, du cannabis
ou juste 1 espace de liberté où jouer entre ados, se rencontrer, & oui il en profitait quand il se retrouvait seul avec eux pour assouvir ses pulsions...Il a honte soutient-il, mais...Pas assez pour décrire aux enquêteurs les faits de manière précise. Jean minimise, élude...
D'autres victimes?Peut-être, il ne sait plus, il confond, de soudains problèmes de mémoire brouillent ses souvenirs.Jean ne s'accable pas & fait en sorte qu'on ne puisse pas le taxer de menteur quand l'enquête aura avancé, & il n'oublie pas de souligner que les gamins revenaient
en toute connaissance de cause, qu'il n'a jamais forcé, juste recompensé. 1 échange de bons procédés somme toute, & puis ce n'était plus vraiment des enfants. Le parquetier de perm ouvre 1 information judiciaire.
La cité est sous le choc, & les langues vont se délier.
1 vingtaine de jeunes garçons vont se décrire comme victimes, souvent des ados en difficulté scolaire à l'époque des faits, traînant dehors, avec des parents dépassés ou pris par leurs propres problèmes, essayant de cadrer leur fils mais débordés par leurs propre quotidien,
des soucis de santé, des problèmes psychologiques ou juste 1 précarité sociale, des horaires compliquées...& là, l'homme providentiel, Jean & ses services, ses cadeaux, son sourire calme... Personne n'a jamais parlé, avant Whalid. Certaines victimes se déclarent comme telles
mais ne déposent pas plainte, ou même refusent de détailler ce qu'elles ont subi. La honte. La peur du regard des autres. Le refus de remuer tout ça, "j'ai fait avec" lâche un des jeunes, les mâchoires serrées, des années après les faits.
Mais aujourd'hui certains sont venus.
Whalid est là, & Nicolas, & Dylan, & Nelson, presque 1 dizaine, serrés sur les bancs avec les mamans, les papas, les grands frères; ils écoutent Jeannot rappeler les coups de mains, les offrandes, et glisser qu'aucun n'a dit non, sinon il aurait compris, sinon il aurait arrêté.
& ces gamins se lèvent & s'avancent, certains n'arrivent à presque rien dire, pour l'1 d'entre eux aucun mot ne sort.
Ils n'ont pas osé dire non.
Ils n'ont pas compris de suite.
Et c'est vrai qu'à part Ça il était gentil, s'occupait d'eux, les écoutait, les aidait, alors que papa
ou maman n'avait pas le temps, ne pouvait pas, n'était pas là...Certains parents détournent le regard, cette culpabilité fait mal. Ils vont l'expliquer, ils avaient confiance, ils n'ont rien vu, oh comme ils regrettent...
Les plaidoiries des parties civiles & mes réquisitions
parlent beaucoup de cette culpabilité, de la nécessité de la remettre du bon côté de la barre. De la prédation de Jean, qui s'est servi de ces gamins mal dans leur peau ou mal chez eux, qui en a profité et qui essaye, encore, d'en faire non des victimes mais des partenaires.
Oh la défense fait ce qu'elle peut, avec 1 brio certain. Bien trop habile pour suivre Jean dans ses arguments hasardeux, son avocat essaye de lui donner 1 autre substance que la caricature qu'il a donné à voir.
En vain. Jean écopera de la peine maximale, 10 ans d'emprisonnement.
Le tribunal ajoute un suivi socio judiciaire, pour forcer Jean à se soigner après sa sortie de prison.
Whalid, Nelson, Dylan, Nicolas, les autres victimes, tous les leurs, quittent la salle sans un mot plus haut que l'autre, serrés les uns contre les autres, toujours.

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16 Sep
Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
Read 25 tweets
2 Sep
Twitter me signale que c'est mon twittanniversaire.
Il y a un an tout pile j'enfilais ma culotte de peau de hobbit pour suivre un grand procès et ses live tweet, et peu à peu j'ai commencé à raconter la justice, ses travers, ses tracas, ses instants de vérité crue,
j'ai commencé à me raconter aussi inévitablement, mes rencontres, mes doutes, mes lumbagos et mes chats. J'ai voulu faire comprendre que ce n'est pas si simple, que tout est à parfaire, faire réfléchir, et faire rire.
Et surprise, ça a intéressé des gens, quelques uns,
fidèles qui sont toujours là, puis de plus en plus. Plus de 38000 twittos aujourd'hui qui lisent mes bêtises, mes histoires, mes coups de gueule et ma passion, immense, intacte pour mon métier, malgré les écueils, les difficultés, les tensions.
Pour toute la bienveillance
Read 4 tweets
28 Aug
Tribunal correctionnel, audience chargée dans 1 salle surchauffée en cet après-midi d'été. Je sais que l'ambiance va être tendue, je suis déjà en nage dans ma robe noire; le public est nombreux, l'atmosphère électrique, j'aperçois des regards sombres échangés de part et d'autre
de la salle où chacun essaye de trouver 1 place assise, les places étant chères aujourd'hui sur les petits bancs inconfortables.
L'huissier audiencier installe les parties dans le premier dossier qui sera évoqué ce jour, celui qui explique la présence de tant de monde,
le prévenu et la victime étant visiblement très soutenus et donc venus accompagnés de leurs familles et amis.
Gabriel, aujourd'hui poursuivi, est assis sur le banc derrière la barre devant laquelle il sera tout à l'heure jugé. Il garde les yeux baissés vers le sol,
Read 25 tweets
25 Aug
Cabinet d'instruction, début d'après-midi. L'ambiance est assez lourde, comme inévitablement à chaque audition de mineur victime. Aélane est jeune, trop pour se trouver là, mais donner 1 tournure trop grave à cet entretien ne va pas l'aider, donc je m'efforce tant bien que mal de
garder un ton neutre. Je me suis assise du même côté de mon bureau qu'elle pour ne pas créer de distance inutile, à sa droite. À sa gauche son avocate, rompue à l'exercice. Aélane a bientôt 9 ans, et elle est venue me parler de ce qui s'est passé avec Samuel, son beau-père.
C'est son administrateur ad-hoc et son assistante maternelle qui patientent dans la salle d'attente de l'instruction : avant même de me saisir, jugeant la mère d'Aélane insuffisamment protectrice, le procureur a désigné une association locale d'aide aux victimes pour défendre
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24 Aug
"Augmentation du personnel de 16% dans les juridictions" selon le garde des sceaux sur BFM.
Ma juridiction est toujours a 20% de postes de greffiers vacants. 1 poste de greffier sur 5 non pourvu, les 4 restants devant assurer l'intégralité des tâches incombant à la juridiction.
En plus de ces tâches ils doivent former les vacataires et depuis récemment les contractuels recrutés pour fluidifier la machine judiciaire, qui en fait sont ces 16% en plus. Des CDD, qui ne connaissent pas la loi, pas le fonctionnement de la justice, et doivent tout apprendre.
"Pas 1 boîte privée ne peut se targuer d'1 telle augmentation" ai je entendu : dois-je rappeler qu'1 boîte privée se voit imposer des règles limitatives pour avoir recours au CDD/à l'intérim ?
En est-on donc à se féliciter du recours au travail précaire pour empêcher la justice
Read 4 tweets
9 Aug
Je suis juge d'instruction et ce matin , je suis fatiguée par avance de l'audition qui doit se dérouler dans mon cabinet dans moins d'une heure. Je soupire en finissant mon café et je relis une dernière fois la procédure concernée, elle est courte mais me passionne assez peu.
Le doyen des juges d'instruction de mon tribunal a été saisi par une plainte avec constitution de partie civile de François, la soixantaine. C'est une voie procédurale qui permet à une victime de saisir directement un juge d'instruction pour contrer l'inertie du procureur,
ou une éventuelle erreur d'appréciation de ce dernier. C'est heureux, car le parquet est débordé et que certaines affaires traînent trop, car il peut trancher trop vite, car il peut se tromper... J'ai déjà eu des dossiers où le substitut ou le vice procureur avait donné
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