Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
Sans doute se qualifierait-elle d'intrépide, a minima d'insousciante. Très entourée, joyeuse & vive, Adélaïde est de l'avis unanime de tous ses proches une fille équilibrée, qui vit ses 25 ans à plein, entre son travail, sa famille dont elle est proche, ses amis, son compagnon...
Ses quelques km de course, 3 à 4 fois par semaine, c'est son moment à elle. Elle n'en a fait qu'1 bouchée comme toujours, & après quelques étirements s'apprête à monter dans sa voiture & à rentrer chez elle.
Il n'est pas trop tard, la soirée est douce, il y a plusieurs voitures
sur le parking.
Soudain 1 main la saisit, 1 bras enserre son cou, 1 lame glaciale contre sa gorge...
Adélaïde se sent comme glisser, elle est incapable de bouger, de parler, de crier, elle se dit qu'elle devrait peut-être, mais peut-être pas, et si c'était pire? Si ça l'enervait?
Son agresseur ne dit d'abord rien, elle sent ce bras qui la serre & le froid du métal, elle a vu l'éclat de la lame, elle entend son souffle. Elle se dit qu'il va lui faire mal, elle n'arrive plus à penser, la peur est comme un liquide glacé qui l'a emplie d'1 coup toute entière.
Son agresseur tente de la traîner vers le côté du parking, il n'a pas prononcé un mot, Adélaïde résiste mais il resserre sa prise, l'insulte, lui enjoint de se laisser faire, et elle sent la lame qui entaille sa peau, là sur le cou, alors elle abdique & cesse de résister.
A l'abri des regards mais pas tant que ça, il la pousse au sol. Elle le voit alors, 1 homme d'âge moyen, de corpulence & de taille moyennes, monsieur tout le monde sauf ce regard étrange... Elle pense qu'il va s'en prendre à elle sexuellement mais il reste là, debout,
le couteau à la main, sans rien dire, sans rien faire, juste à la regarder. Ça lui paraît des heures, sans doute ne s'écoule-t-il pourtant que quelques instants. Elle songe à essayer de s'enfuir, mais pense à ce que ça pourrait déclencher...
Soudain il fond sur elle & frappe,
son couteau entaille son bras, son épaule, le dessous de sa clavicule, la base de son cou...
La peur cède à la douleur et Adélaïde hurle à pleins poumons, il tente de la faire taire, sa main qui ne tient pas le couteau sur la bouche mais elle le mord, fort. Il lâche un juron
mais retire cette main & elle continue de crier, le plus fort qu'elle peut car elle sent que sa vie en dépend.
Elle entend des voix en provenance du parking, à quelques mètres là, c'est la vie qu'elle entend, qu'elle appelle de toutes ses forces, oh elle ne dit même pas
au secours, elle pousse juste de longs cris inarticulés, terrifiants selon les témoins qui ont défilé à la barre.
Ces voix il les a entendues aussi, il se fige, main en l'air, couteau brandi. Elle le voit hésiter, frapper encore, partir ? Adélaïde perçoit que sur le parking
on s'agite, que les voix se rapprochent... Il murmure des insultes, des menaces, et s'enfuit soudain à toutes jambes.
Très vite Adélaïde est secourue, elle met un moment à cesser de hurler, puis elle perd conscience.
Elle raconte son réveil à l'hôpital, la douleur, les mauvaises
nouvelles, les coups de couteau l'ont salement atteinte et elle n'a jamais retrouvé la pleine mobilité de son épaule et de son bras, qu'elle tient d'ailleurs serré contre elle tandis que l'autre repose sur la barre.
L'enquête a avancé, vite. Les gendarmes sont remontés à Pierre.
Quadra sans histoire, il n'avait été condamné que pour deux infractions routières. Pierre est dépressif, malheureux dans son couple, stressé dans son travail, beaucoup ces temps ci. Depuis quelques mois ça va mal, de plus en plus, les insomnies, les idées noires, puis la colère,
rien ne va, il rumine, peu à peu il s'en met à en vouloir au monde entier. Cet après-midi là il a encore eu un clash avec son chef, il s'est senti humilié, il n'a rien trouvé à répliquer, il s'est senti nul, minable, il a trouvé ça injuste.
Il est venu au lac, où il traîne pour
se vider la tête. Il avait comme depuis ces derniers temps un couteau sur lui.
Il ne connaissait pas Adélaïde, il reconnaît avoir d'un coup pété un plomb, l'avoir attrapée &... Il a du mal à mettre des mots mais non, il ne voulait pas la tuer, bien sûr que non, mais alors quoi?
Faire mal? Mais 6 coups de couteau, 6, Adélaïde a eu 1 chance immense de s'en sortir, pourquoi elle, pourquoi?
Pierre ne peut pas répondre. Il répète qu'il a pété un plomb & s'excuse, d'une voix desincarnée, blanche, il tourne en rond...
Le psy n'a pas trouvé d'explications,
ses proches ne comprennent pas, & Pierre bredouille, parle de sa colère, elle était là, elle ou une autre...
Cet après-midi elle raconte sa vie depuis. L'Adelaïde intrépide, enjouée, n'existe plus. Elle a peur, tout le temps. Elle ne supporte plus d'être seule, mais a peur des
gens. Les cauchemars, les angoisses, la douleur...L'instruction n'a apporté aucune réponse, savoir que c'est arrivé sans raison, pour rien, c'est presque pire, pourquoi ça n'arriverait pas à nouveau?
Elle a déménagé pour s'éloigner de tout ça, mais elle sourit tristement :
la trouille où qu'on aille, on l'emmène avec soi...
Elle est en colère Adélaïde car il lui a tout pris, sa joie, ses rires, ses projets, sa féminité, son couple, sa vie. Son couple n'a pas survécu à ce cataclysme, elle ne travaille plus, elle est retournée vivre chez ses parents
qui l'accompagnent au procès.
Elle n'arrive pas à accepter qu'il n'y a rien à comprendre et elle n'arrive pas à tourner la page; quand elle croit progresser son bras, ses cicatrices lui rappellent ce qu'elle est devenue, et elle ne se reconnaît pas...
1 silence de plomb répond
à la petite voix d'Adélaïde, qui oscille entre pleurs contenus et colère.
Quand elle en a terminé on n'a que peu de questions & elle peut retourner s'asseoir contre sa mère qui passe un bras autour de ses épaules frêles, en faisant bien attention à son bras.
Pierre n'a rien à répondre à Adélaïde,il ne manifeste pas d'affect, pas de tristesse, aucune émotion ne transparaît sur son visage. Tout semble glisser sur lui, tout comme glisseront les 15 années de réclusion auxquelles il sera condamné, peine inférieure à mes réquisitions.

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2 Sep
Je suis jeune substitut quand je prends des réquisitions dans 1 dossier presque caricatural dn matière d'atteintes sexuelles sur mineurs.
Il y a beaucoup de monde dans la salle, des adolescents & leurs familles qui prennent 1 côté de la salle et forment un groupe compact, dont
je ressens depuis ma place l'hostilité mais également l'angoisse. Plusieurs avocats représentent les mineurs victimes et leurs parents à ce procès, qui fait suite à 1 instruction d'un peu plus de 18 mois.
A la barre, l'escorte vient de retirer à ma demande les menottes à Jean,
dit Jeannot, le prévenu, détenu depuis sa mise en examen pour agressions sexuelles aggravées.
La cinquantaine bien tassée, Jean s'est bien habillé pour l'occasion. Il présente bien. C'est difficile d'imaginer qu'il se soit comporté comme 1 prédateur sexuel, & pourtant...
Read 26 tweets
2 Sep
Twitter me signale que c'est mon twittanniversaire.
Il y a un an tout pile j'enfilais ma culotte de peau de hobbit pour suivre un grand procès et ses live tweet, et peu à peu j'ai commencé à raconter la justice, ses travers, ses tracas, ses instants de vérité crue,
j'ai commencé à me raconter aussi inévitablement, mes rencontres, mes doutes, mes lumbagos et mes chats. J'ai voulu faire comprendre que ce n'est pas si simple, que tout est à parfaire, faire réfléchir, et faire rire.
Et surprise, ça a intéressé des gens, quelques uns,
fidèles qui sont toujours là, puis de plus en plus. Plus de 38000 twittos aujourd'hui qui lisent mes bêtises, mes histoires, mes coups de gueule et ma passion, immense, intacte pour mon métier, malgré les écueils, les difficultés, les tensions.
Pour toute la bienveillance
Read 4 tweets
28 Aug
Tribunal correctionnel, audience chargée dans 1 salle surchauffée en cet après-midi d'été. Je sais que l'ambiance va être tendue, je suis déjà en nage dans ma robe noire; le public est nombreux, l'atmosphère électrique, j'aperçois des regards sombres échangés de part et d'autre
de la salle où chacun essaye de trouver 1 place assise, les places étant chères aujourd'hui sur les petits bancs inconfortables.
L'huissier audiencier installe les parties dans le premier dossier qui sera évoqué ce jour, celui qui explique la présence de tant de monde,
le prévenu et la victime étant visiblement très soutenus et donc venus accompagnés de leurs familles et amis.
Gabriel, aujourd'hui poursuivi, est assis sur le banc derrière la barre devant laquelle il sera tout à l'heure jugé. Il garde les yeux baissés vers le sol,
Read 25 tweets
25 Aug
Cabinet d'instruction, début d'après-midi. L'ambiance est assez lourde, comme inévitablement à chaque audition de mineur victime. Aélane est jeune, trop pour se trouver là, mais donner 1 tournure trop grave à cet entretien ne va pas l'aider, donc je m'efforce tant bien que mal de
garder un ton neutre. Je me suis assise du même côté de mon bureau qu'elle pour ne pas créer de distance inutile, à sa droite. À sa gauche son avocate, rompue à l'exercice. Aélane a bientôt 9 ans, et elle est venue me parler de ce qui s'est passé avec Samuel, son beau-père.
C'est son administrateur ad-hoc et son assistante maternelle qui patientent dans la salle d'attente de l'instruction : avant même de me saisir, jugeant la mère d'Aélane insuffisamment protectrice, le procureur a désigné une association locale d'aide aux victimes pour défendre
Read 25 tweets
24 Aug
"Augmentation du personnel de 16% dans les juridictions" selon le garde des sceaux sur BFM.
Ma juridiction est toujours a 20% de postes de greffiers vacants. 1 poste de greffier sur 5 non pourvu, les 4 restants devant assurer l'intégralité des tâches incombant à la juridiction.
En plus de ces tâches ils doivent former les vacataires et depuis récemment les contractuels recrutés pour fluidifier la machine judiciaire, qui en fait sont ces 16% en plus. Des CDD, qui ne connaissent pas la loi, pas le fonctionnement de la justice, et doivent tout apprendre.
"Pas 1 boîte privée ne peut se targuer d'1 telle augmentation" ai je entendu : dois-je rappeler qu'1 boîte privée se voit imposer des règles limitatives pour avoir recours au CDD/à l'intérim ?
En est-on donc à se féliciter du recours au travail précaire pour empêcher la justice
Read 4 tweets
9 Aug
Je suis juge d'instruction et ce matin , je suis fatiguée par avance de l'audition qui doit se dérouler dans mon cabinet dans moins d'une heure. Je soupire en finissant mon café et je relis une dernière fois la procédure concernée, elle est courte mais me passionne assez peu.
Le doyen des juges d'instruction de mon tribunal a été saisi par une plainte avec constitution de partie civile de François, la soixantaine. C'est une voie procédurale qui permet à une victime de saisir directement un juge d'instruction pour contrer l'inertie du procureur,
ou une éventuelle erreur d'appréciation de ce dernier. C'est heureux, car le parquet est débordé et que certaines affaires traînent trop, car il peut trancher trop vite, car il peut se tromper... J'ai déjà eu des dossiers où le substitut ou le vice procureur avait donné
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