Je suis juge d'instruction et ce matin , je suis fatiguée par avance de l'audition qui doit se dérouler dans mon cabinet dans moins d'une heure. Je soupire en finissant mon café et je relis une dernière fois la procédure concernée, elle est courte mais me passionne assez peu.
Le doyen des juges d'instruction de mon tribunal a été saisi par une plainte avec constitution de partie civile de François, la soixantaine. C'est une voie procédurale qui permet à une victime de saisir directement un juge d'instruction pour contrer l'inertie du procureur,
ou une éventuelle erreur d'appréciation de ce dernier. C'est heureux, car le parquet est débordé et que certaines affaires traînent trop, car il peut trancher trop vite, car il peut se tromper... J'ai déjà eu des dossiers où le substitut ou le vice procureur avait donné
1 réponse infondée en droit.
En revanche la plainte avec constitution de partie civile, même encadrée (et elle était moins limitée à l'époque) permet également à des justiciables très procéduriers de venir encombrer les cabinets d'instruction par des revendications incessantes.
François est de ceux là : ce dossier est tombé sur moi mais tous mes collègues ont eu sur leur bureau, à un moment ou à un autre, une plainte de l'intéressé. Il est en conflit avec le monde entier, et il entend d'une part le faire savoir, d'autre part que l'autorité judiciaire
lui donne raison. François en veut à ses voisins, à son ancien employeur, à sa famille, au maire de la petite commune où il habite, liste non exhaustive qu'il semble rallonger à loisir...
Régulièrement il va à la gendarmerie & se prévaut de sa selon lui fine connaissance du droit
pour dresser devant les enquêteurs la liste des incriminations dont il convient d'accabler ses ennemis : harcèlement en bande organisée, faux en écriture publique, corruption, tentative de meurtre, non assistance a personne en danger, des infractions qui très souvent n'ont rien
à voir avec ce dont se plaint François. Les gendarmes prennent la plainte, puisque la loi les y oblige... Mais tout le monde connaît François au village, rares sont ceux qui n'ont pas reçu pour les + chanceux 1 mise en demeure et pour les moins fortunés une assignation.
Les gendarmes font donc deux ou trois vérifications, parfois 1 audition, parfois deux trois constatations... Avant que le procureur classe sans suite. François s'offusque, fulmine, proteste... Mais rien n'y fait.
Alors il re dépose plainte contre les gendarmes,
qui font mal leur travail, le procureur, corrompu... Mais ça ne fait pas avancer ses affaires. Tout ce qu'il obtient, ce sont des yeux levés au ciel quand il arrive à la brigade, et RIEN NE BOUGE!!
Alors il écrit, au préfet, à la presse, à l'Elysée...
Jusqu'à ce qu'il découvre
qu'il peut saisir directement magistrat instructeur. Il arrose alors le doyen des juges d'instruction de lettres manuscrites, des pages & des pages de griefs exposés avec force lyrisme & qualifications juridiques tarabiscotées. 1 fois ses plaintes déposées, il écrit pour savoir
où elles en sont et si cela n'avance pas assez vite à son goût (et c'est toujours le cas) il écrit, au président du tribunal, au préfet, à l'Elysée...
Chacun des juges d'instruction a ou a eu sa ou ses petite(s) plainte(s) de François:c'est n'importe quoi, ça n'ira nulle part...
Mais il faut bien traiter ces procédures, alors même que les dossiers de mœurs, de stup, les affaires économiques et financières, les homicides involontaires et les crimes de sang s'entassent dans les placards...
Je suis arrivée il y a environ un an à mon poste,
et je me suis vue attribuer deux plaintes de François, comme tous mes collègues.
Un voisin l'a traité de (je cite) "vieux débris" et l'a menacé de placer sa dernière plainte contre lui à 1 endroit où elle n'avait rien à faire, donc plainte avec constitution de partie civile
pour injure publique & menaces.
Aujourd'hui je reçois François pour sa plainte contre le maire pour faux en écriture publique, 1 sombre histoire d'autorisation de travaux pour la terrasse couverte d'un voisin, François ayant détecté un tas d'erreurs commises par la commune.
Il m'a écrit à de multiples reprises pour être auditionné : j'ai fini par me résoudre à le faire pour éviter un recours de l'intéressé devant la Chambre de l'instruction, dont il est particulièrement friand.
C'est ce matin, et ma greffière Eugénie me taquine en me recommandant
de cacher ma joie...
C'est parti, je vais chercher François dans la salle d'attente. C'est un petit homme moustachu, tiré a 4 épingles, qui me suit jusqu'à mon bureau d'un pas traînant mais rapide. Il porte une malette qu'il s'empresse d'ouvrir sitôt assis : il en sort 1 épais
dossier, soigneusement rangé en sous chemises abondamment annotées.
J'indique à François que je lui laisse la parole puisqu'il a demandé instamment à s'exprimer devant moi : il tient à reprendre par le menu tous les anciens griefs qu'il nourrit à l'encontre du maire,
puis à énumérer toutes les erreurs qui entachent gravement le traitement par le maire du chantier de son voisin. J'essaye de comprendre ce qui le dérange autant, s'agissant d'1 terrasse couverte minuscule, même pas visible depuis chez lui... C'est pour le principe, indique-t-il.
Il insiste & s'emploie à me démontrer que le maire a intentionnellement falsifié tout un tas de documents, qu'il me tend, surlignés en fluo, annotés de flèches & de points d'exclamation rouges... L'enquête qui a été menée et qui a mené mon collègue substitut à classer sans suite
a plutôt montré des erreurs matérielles commises par inattention et ne faisant en rien grief à François, ni à personne d'ailleurs. Le maire n'a pas caché son exaspération face à cette nouvelle plainte, encore une, qui vient rallonger un peu la liste des justifications qu'il doit
produire face aux accusations de son administré.
François continue son exposé, Eugénie essaye de suivre : c'est compliqué car il mélange tout, cette plainte, les autres, ses conflits avec les autres habitants de la commune dont l'un de ses propres frères, vous réalisez madame le
juge, mon PROPRE FRÈRE.
Je ne parle pas à François de l'expertise psychiatrique qu'un de mes collègues saisis d'une de ses nombreuses plaintes a ordonné le concernant, et que je me suis faite communiquer. L'expert parle d'une "personnalité sensitive, psychorigide,
à dominante paranoïde" : François croit sincèrement que tout le monde le cherche, lui veut du mal, et il interprète tout ce qui l'entoure d'après ce prisme. Je ne lui ferai pas entendre raison, et jouer l'apaisement ne servira à rien... Je me contente donc d'accepter son énorme
dossier, de le saluer poliment et de lui assurer que je traiterai avec diligence les "ignobles propos" dont il a été victime, dans l'autre procédure dont je suis saisie.
Je rendrai un non lieu quelques mois plus tard, dont François fera, bien évidemment, appel.
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Cour d'assises, je représente l'accusation. Dans quelques semaines, je le sais déjà, je serai juge : à l'ouverture du procès, je me dis que je vais peut-être prendre mes dernières réquisitions. Je ne sais pas encore que je reviendrai dans quelques années à mes premières amours.
Thomas se tient non loin de moi, dans le box des accusés. Il est jeune, à peine 25 ans. Très mince, les traits fins et les cheveux longs attachés, il a l'air un peu perdu : la procédure criminelle dont il fait objet est sa première confrontation avec la justice.
Son allure juvénile & il faut bien le dire assez inoffensive tranche avec les faits qui lui sont reprochés, des faits de violences conjugales & de viols sur sa compagne à l'époque des faits, qui ont duré plus de 3 ans. Le dossier paraît simple.
Il y a maintenant + de 2 ans,
Aujourd'hui Jérémy, qui est gendarme dans une petite brigade du nord de mon ressort, reçoit Roger, un quinquagénaire de sa circonscription, pour audition. Depuis quelques semaines, il mène l'enquête sur la gestion des comptes de cet homme, et à présent il a quelques questions.
La banque de Roger a alerté mes services il y a trois mois environ. Sa conseillère financière s'étonne d'une augmentation brutale de son train de vie depuis 6 mois à peu près. Elle a essayé de lui en parler mais il élude, elle sent que quelque chose n'est pas net.
Roger est agriculteur, il vit seul dans un corps de ferme modeste. Ses champs, ses bêtes, il a une vie simple et bien réglée. Son exploitation ne lui rapporte guère plus que de quoi vivre chichement, mais il sort peu ; à part participer aux quelques événements du village,
Dans le quotidien d'1 parquetier, il y a des justiciables qu'on croise régulièrement, et c'est rarement pour le meilleur.
Michel est de ceux là.
Il a un gros casier, des conduites sous l'empire d'un état alcoolique, des outrages, des rébellions, condamnations prononcées
1 peu partout en France. Michel a connu 1 parcours d'errance, fait de précarité, de déménagements au gré de rencontres + ou moins hasardeuses, d'incarcérations suivies de transferts dans des régions lointaines...
C'est sa dernière condamnation qui va me faire connaître Michel.
Agression sexuelle sur mineure de 15 ans, 3 ans d'emprisonnement et 5 ans de suivis socio judiciaire. Michel a fait pas loin de 3 ans de prison, moins les réductions de peine. Il n'avait pas de projet de sortie permettant d'envisager 1 aménagement de sa peine,
Tribunal Correctionnel, comparution immédiate. 1 sensation de malaise plane tandis que le président interroge Vincent, poursuivi du chef de vol avec violences au préjudice d'1 vieille dame de + de 85 ans.
Il y a 4 jours, alors qu'Irene se promenait dans un parc avec son chien,
elle a vaguement perçu que quelqu'un arrivait très vite derrière elle et avant d'avoir le temps de réagir, elle a senti que quelqu'un lui arrachait sèchement le petit sac qu'elle portait en bandoulière. Oh elle n'a pas tenté de résister... Comment l'aurait-elle pu?..
Elle a été déséquilibrée par la secousse ; il faut dire qu'Irène a l'habitude de marcher lentement, précautionneusement, car avec l'âge, son pas est devenu hésitant et sa vue a faibli. Irène chute donc, et voit du coin de l'oeil son agresseur partir... Elle a lâché la laisse
Je suis juge d'instruction et je reçois un jeune homme suspecté de vol avec arme. Il a été mis en examen par mon prédécesseur, il y a bien longtemps déjà : d'abord incarcéré, il a ensuite été placé sous contrôle judiciaire. Les faits remontent à plus de 2 ans et demi maintenant.
J'ai pris connaissance de la procédure en détail et il me reste à interroger David, le seul mis en examen dans le dossier.
Il est soupçonné d'avoir volé un véhicule avec un comparse qui n'a pas été identifié. Ils se sont alors rendus dans une supérette, armés.
Là, cagoulés, gantés et respectivement munis d'1 pistolet et d'1 fusil à pompe, ils ont menacé le personnel présent afin de se faire remettre le contenu des tiroirs caisse. Les victimes n'étant pas assez rapides à leur goût, l'1 des malfaiteurs -portant le fusil- a tiré en l'air,
Tribunal pour Enfants, les 5 prévenus sont alignés en rang d'oignons devant la barre, plus ou moins inquiets, plus ou moins bravaches. Cette audience vient clôturer plus de dix-huit mois de procédure et le tribunal a du pain sur la planche : plus de 40 infractions à juger,
de nombreuses victimes présentes dans la salle, et des parcours éducatifs pour le moins contrastés selon les mineurs concernés. L'affaire a commencé sur une de mes perm, ça tombe bien, je suis substitut en charge des mineurs. Des gendarmes me parlent d'une augmentation
des vols avec effraction sur leur secteur, avec toujours le même mode opératoire:1 fenêtre ou 1 baie vitrée est cassée à coups de pierre, la maison est intégralement fouillée avec soustraction des moyens de paiement, téléphone, tablette, bijoux... & du véhicule quand il y en a 1.