Tribunal correctionnel, audience chargée dans 1 salle surchauffée en cet après-midi d'été. Je sais que l'ambiance va être tendue, je suis déjà en nage dans ma robe noire; le public est nombreux, l'atmosphère électrique, j'aperçois des regards sombres échangés de part et d'autre
de la salle où chacun essaye de trouver 1 place assise, les places étant chères aujourd'hui sur les petits bancs inconfortables.
L'huissier audiencier installe les parties dans le premier dossier qui sera évoqué ce jour, celui qui explique la présence de tant de monde,
le prévenu et la victime étant visiblement très soutenus et donc venus accompagnés de leurs familles et amis.
Gabriel, aujourd'hui poursuivi, est assis sur le banc derrière la barre devant laquelle il sera tout à l'heure jugé. Il garde les yeux baissés vers le sol,
excepté pour jeter de temps à autre 1 regard angoissé vers ses proches.
Gilles, la victime, est positionné près du banc réservé aux parties civiles, devant lequel sa mère a poussé son fauteuil roulant avant de le laisser là, après avoir effleuré son épaule en 1 geste de soutien.
Gilles a les mâchoires serrées, comme le sont ses mains sur les accoudoirs de son fauteuil. Son regard fixé devant lui ignore ostensiblement Gabriel. De ma place, je sens sa colère, dense comme la tension qui emplit la salle. C'est un jour important, que Gilles attend depuis des
mois, des années même maintenant, depuis cette nuit au cours de laquelle sa vie a explosé.
C'était un dimanche matin, très tôt. Gilles qui travaille de nuit rentrait de l'usine, en moto. Il était fatigué, bien sûr, et ne roulait pas vite, malgré un ciel dégagé.
Gilles adore sa moto, il en prend grand soin. Oh il lui arrive de la faire accélérer, plus que de raison sans doute, mais pas là, pas avec ses réflexes au ralenti.
C'est à la sortie d'un virage pris en dessous de la limite de vitesse autorisée que Gilles voit face à lui 2 phares
qui foncent droit sur lui. Trop tard pour éviter le choc, brutal, qui le projette loin, très loin de sa moto. Il ne se souvient de rien après cette lumière blanche se rapprochant à toute vitesse jusqu'à l'engloutir.
Il ne se rappelle pas des secours s'activant pour le sauver,
au milieu des débris de la voiture qui l'a percuté et de sa moto jonchant la route, sa moto en miettes comme lui, les jambes et l'échine brisées, des hémorragies multiples qui vont le laisser plusieurs semaines dans un état gravissime.
Quand il se réveille à l'hôpital,
Gilles n'a aucune notion du temps qui s'est écoulé depuis cette nuit là. Le visage ravagé de ses proches lui fait prendre conscience du point auquel il est passé près de la fin. Immédiatement après, il se rend compte qu'il a mal un peu partout, au buste, aux bras, à la nuque
mais... Il ne sent pas ses jambes. Ses jambes??La voix étranglée son père essaye de lui expliquer qu'il a failli mourir, qu'il est sauvé ça y est, mais qu'il ne remarchera plus jamais. Le médecin de Gilles le lui confirme dans des termes plus techniques. A la veille de ses 27 ans
il doit envisager sa vie tout autrement...C'est comme 1 coup de massue.
Il apprend très vite que le conducteur du véhicule d'en face a 3 ans de moins que lui, qu'il revenait de soirée, qu'il avait bu & fumé des joints, qu'il roulait vite, qu'il s'est déporté de sa voie...
Ces 2 énormes phares, & le choc, inévitable. Gabriel roulait vite. Déjà condamné pour une conduite sous l'empire de stupéfiants, il est en détention provisoire. Le procureur a décidé de l'ouverture d'une information judiciaire : personne ne savait si Gilles allait s'en remettre.
Cette information va durer longtemps, trop, le juge d'instruction muté, les longs, très longs délais d'expertise médicale pour que le tribunal soit informé le plus précisément possible de l'état de santé de Gilles.
Celui ci guérit, doucement, trop doucement à son goût.
Il est en rage. Il va l'être + encore quand Gabriel va sortir de détention provisoire, avec un contrôle judiciaire strict certes mais il reprend sa vie, LUI, tandis que Gilles s'efforce de ramasser les miettes de la sienne. L'entourage de la victime va menacer le mis en examen,
qui au jour du procès a d'ailleurs déménagé, 1 peu pour mettre ces menaces à distance, 1 peu pour fuir le regard des autres qu'il sent peser sur lui. Oh Gabriel pense qu'il mérite ces coups d'œil réprobateurs : depuis le début de la procédure il n'a jamais cherché à se dérober.
Il est sorti de l'accident presque indemne, tout comme les passagers de son véhicule, tous ivres... Mais lui, il a pris le volant. Lui se sentait capable de conduire, "le bla bla habituel qu'on se raconte" indique Gabriel au tribunal, d'1 air pitoyable. Pendant qu'il s'explique
sans jamais chercher à se justifier, il sent la colère de Gilles et de tous les siens. Il essaye de dire comme il sait qu'il la mérite, comme il a pris conscience que ça aurait pu être lui, son frère ou son meilleur ami sur cette moto, comme il a été stupide et comme il regrette.
Ce n'est bien sûr pas assez et quand Gilles s'exprime sa voix transpire la rancoeur alors qu'il réclame que Gabriel paye pour la vie qu'il lui a pris, pour toutes ces années gâchées, pour l'aide de ses proches qu'il doit sans arrêt réclamer, pour le travail perdu, pour la fiancée
partie parce qu'il ne supportait pas d'être un poids et qu'il a mis un terme à leur relation. Deux ans et demi qu'il attend et c'est tout ce que Gabriel a à lui dire, ces fausses excuses et ces regrets en carton?..
Le prévenu encaisse, debout à la barre, épaules & tête basses.
L'indemnisation des innombrables préjudices de Gilles est en cours de transaction entre les assurances respectives des parties. Ce n'est pas d'argent que la victime est venue parler mais de sa douleur, physique et morale, et de sa haine. Le tribunal lui laisse tout le temps dont
elle a besoin.
Comme toujours dans ces dossiers, tant les plaidoiries que mes réquisitions sonnent un peu creux. Aucun mot ne permet précisément de décrire l'ampleur du gâchis qui a résulté de l'infraction commise, pour laquelle Gabriel encourt 7 années d'emprisonnement.
Je requiers une peine qui signifie qu'il retourne en prison, pas pour apaiser la douleur de Gilles car la justice ne le pourra tout simplement pas, mais parce que ses fautes sont immenses. La défense avec finesse et sans rien contester de la gravité des faits plaide les garanties
d'insertion de Gabriel, qui sont réelles, tout comme le sont ses regrets et sa remise en question, même s'ils arrivent bien tard.
Après un long délibéré Gabriel est condamné à une peine mixte, une partie de sursis avec mise à l'épreuve et une partie d'emprisonnement ferme mais
potentiellement aménageable au vu de la loi en vigueur à l'époque et de la durée de la détention provoire déjà exécutée.
Alors que Gilles quitte la salle, son fauteuil tiré vers l'arrière par sa mère dans les allées étroites entre les bancs, je vois la même colère dans ses yeux.

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16 Sep
Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
Read 25 tweets
2 Sep
Je suis jeune substitut quand je prends des réquisitions dans 1 dossier presque caricatural dn matière d'atteintes sexuelles sur mineurs.
Il y a beaucoup de monde dans la salle, des adolescents & leurs familles qui prennent 1 côté de la salle et forment un groupe compact, dont
je ressens depuis ma place l'hostilité mais également l'angoisse. Plusieurs avocats représentent les mineurs victimes et leurs parents à ce procès, qui fait suite à 1 instruction d'un peu plus de 18 mois.
A la barre, l'escorte vient de retirer à ma demande les menottes à Jean,
dit Jeannot, le prévenu, détenu depuis sa mise en examen pour agressions sexuelles aggravées.
La cinquantaine bien tassée, Jean s'est bien habillé pour l'occasion. Il présente bien. C'est difficile d'imaginer qu'il se soit comporté comme 1 prédateur sexuel, & pourtant...
Read 26 tweets
2 Sep
Twitter me signale que c'est mon twittanniversaire.
Il y a un an tout pile j'enfilais ma culotte de peau de hobbit pour suivre un grand procès et ses live tweet, et peu à peu j'ai commencé à raconter la justice, ses travers, ses tracas, ses instants de vérité crue,
j'ai commencé à me raconter aussi inévitablement, mes rencontres, mes doutes, mes lumbagos et mes chats. J'ai voulu faire comprendre que ce n'est pas si simple, que tout est à parfaire, faire réfléchir, et faire rire.
Et surprise, ça a intéressé des gens, quelques uns,
fidèles qui sont toujours là, puis de plus en plus. Plus de 38000 twittos aujourd'hui qui lisent mes bêtises, mes histoires, mes coups de gueule et ma passion, immense, intacte pour mon métier, malgré les écueils, les difficultés, les tensions.
Pour toute la bienveillance
Read 4 tweets
25 Aug
Cabinet d'instruction, début d'après-midi. L'ambiance est assez lourde, comme inévitablement à chaque audition de mineur victime. Aélane est jeune, trop pour se trouver là, mais donner 1 tournure trop grave à cet entretien ne va pas l'aider, donc je m'efforce tant bien que mal de
garder un ton neutre. Je me suis assise du même côté de mon bureau qu'elle pour ne pas créer de distance inutile, à sa droite. À sa gauche son avocate, rompue à l'exercice. Aélane a bientôt 9 ans, et elle est venue me parler de ce qui s'est passé avec Samuel, son beau-père.
C'est son administrateur ad-hoc et son assistante maternelle qui patientent dans la salle d'attente de l'instruction : avant même de me saisir, jugeant la mère d'Aélane insuffisamment protectrice, le procureur a désigné une association locale d'aide aux victimes pour défendre
Read 25 tweets
24 Aug
"Augmentation du personnel de 16% dans les juridictions" selon le garde des sceaux sur BFM.
Ma juridiction est toujours a 20% de postes de greffiers vacants. 1 poste de greffier sur 5 non pourvu, les 4 restants devant assurer l'intégralité des tâches incombant à la juridiction.
En plus de ces tâches ils doivent former les vacataires et depuis récemment les contractuels recrutés pour fluidifier la machine judiciaire, qui en fait sont ces 16% en plus. Des CDD, qui ne connaissent pas la loi, pas le fonctionnement de la justice, et doivent tout apprendre.
"Pas 1 boîte privée ne peut se targuer d'1 telle augmentation" ai je entendu : dois-je rappeler qu'1 boîte privée se voit imposer des règles limitatives pour avoir recours au CDD/à l'intérim ?
En est-on donc à se féliciter du recours au travail précaire pour empêcher la justice
Read 4 tweets
9 Aug
Je suis juge d'instruction et ce matin , je suis fatiguée par avance de l'audition qui doit se dérouler dans mon cabinet dans moins d'une heure. Je soupire en finissant mon café et je relis une dernière fois la procédure concernée, elle est courte mais me passionne assez peu.
Le doyen des juges d'instruction de mon tribunal a été saisi par une plainte avec constitution de partie civile de François, la soixantaine. C'est une voie procédurale qui permet à une victime de saisir directement un juge d'instruction pour contrer l'inertie du procureur,
ou une éventuelle erreur d'appréciation de ce dernier. C'est heureux, car le parquet est débordé et que certaines affaires traînent trop, car il peut trancher trop vite, car il peut se tromper... J'ai déjà eu des dossiers où le substitut ou le vice procureur avait donné
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