Tribunal correctionnel. Aujourd'hui on juge Noëlle, quadra à l'air blasée, coquettement vêtue, & son époux Adam, qui jette des coups d'oeil inquiets 1 peu partout.
Elle est jugée pour abus de faiblesse, lui pour recel. Il y a environ 10 ans, elle s'est rapprochée de Jeanne,
80 ans, 1 grand-tante solitaire vivant seule.
Jeanne a des enfants, devenus grands & partis loin, qui prennent bien peu de nouvelles. Elle a perdu son mari, il y a bien longtemps. Les jours sont longs dans sa grande maison qu'elle refuse de quitter;
elle y a tous ses repères
& partir en EHPAD c'est vraiment vieillir &, elle l'a dit à ses quelques proches, des vieilles dames de son voisinage qui s'accrochent comme elle à leur cocon, commencer à mourir, lentement.
Et Jeanne aime la vie, les goûters avec ses amies, son jardin rempli de fleurs,
son chat qui ronronne & se frotte à ses jambes,manquant de la faire tomber jusqu'au jour où il la fait chuter pour de bon. Jeanne se casse le col du fémur. Elle va mettre longtemps à s'en remettre, & elle ne peut plus se lever sans grimacer 1 peu. C'est à cette époque que Noëlle
s'installe dans le coin. Elle est aide à domicile, son mari travaille dans le bâtiment, ils ont 3 enfants. Ils rendent visite à Jeanne, que Noëlle n'a pas vue depuis des décennies mais dont elle se souvient avec affection. La vieille dame retrouve avec joie les rires & galopades
d'enfants dans la maison.
Les rencontres vont se multiplier, & chacun en semble heureux.
Jeanne a de + en + de mal à se débrouiller, plus question de faire ses courses, son ménage ou ses repas seule, son corps lui fait mal & peu à peu la trahit. Elle a les moyens d'embaucher
quelqu'un pour l'aider; tout naturellement elle le propose à Noëlle, dont après tout c'est le métier.
Les choses se mettent en place. Jeanne se sent entourée, rassurée, ses enfants aussi de ne pas la savoir seule & les mois, les années passent ainsi.
Jeanne ne sort plus beaucoup
de son petit nid où elle se sent bien. Elle ne voit plus grand-monde : son médecin qui relève les effets de + en + présents du temps qui passe et qui gagne du terrain sur la clairvoyance de Jeanne ; son jardinier, comme elle les aime ses fleurs ; et Noëlle bien sûr, & sa famille.
1 été Rémi, son fils aîné, vient lui rendre visite. Il met le nez dans ses papiers, sans penser à mal, juste en rangeant des courriers empilés sur 1 console.
Jeanne avait les moyens, oui...& manifestement ne les a plus. Les comptes sont presque vides. On n'est pas dans le rouge,
mais Rémi sait que ses parents avaient de l'argent ; Jeanne touche 1 pension de reversion de feu son époux & sa propre retraite, ce qui couvre largement les dépenses courantes.
Jeanne ne sait que lui dire, c'est Noëlle qui gère. Rémi regarde de + près, plus rien sur les comptes
épargne, 1 compte courant où il constate beaucoup d'achats, beaucoup de retraits...
Oh sa mère ne manque de rien, a tout ce qui lui faut, mais qui fait ces achats sur internet? Elle n'a même pas d'ordinateur! Et ces virements, ces chèques, tout cet argent liquide? Rémi est mal à
l'aise, il sait bien que ses frères et sœurs & lui ne s'occupent pas assez de leur mère qui est si loin, qu'ils se sont reposés sur Noëlle, trop, que ça a bien arrangé tout le monde, mais là... On parle de centaines de milliers d'euros quand même, où ont-ils bien pu
passer?
C'est en marchant sur des oeufs que Rémi ose aborder le sujet : Noëlle se referme, immédiatement. C'est très sèchement qu'elle clôt la discussion, en glissant espérer que Rémi n'est pas juste venu vérifier comment se portait son héritage ?..
Le fils de Jeanne encaisse,
mais il n'aime pas cette froideur, ni ce ton qui dit qu'elle n'a de comptes à rendre à personne.Après en avoir parlé à ses frères & sœurs, qui sont en accord avec sa démarche, il va à la gendarmerie. L'enquête va aller très vite : Noëlle n'a rien à cacher & s'explique volontiers.
Les virements? Vers ses comptes. Les achats? Des biens de consommation, des loisirs, des vacances, pour sa famille. Les retraits? Pour les courses de Jeanne, & les siennes. Les enquêteurs trouvent aussi des papiers instituant Noëlle & les siens bénéficiaires d'assurances vie.
Selon Noëlle et son mari qui savait tout, il s'agit de cadeaux & de libéralités consenties par Jeanne, et n'était-ce pas après tout mérité? Ne s'en sont-ils pas bien occupés, au quotidien, pendant des années, alors que la famille de la vieille dame s'en lavait les mains?
Mais Noëlle était payée pour le travail qu'elle faisait, le ménage, les courses... La suspecte coupe, tranchante : & la compagnie, les visites avec les enfants, les petites attentions, juste l'amour en fait ? "Mais... Ça se rémunère ça?" Le gendarme hausse 1 sourcil, sceptique.
Jeanne, auditionnée, ne se souvient de rien. Vaguement elle explique que Noëlle avait sa carte bleue, car elle faisait ses courses. Elle lui faisait signer des papiers, elle ne se souvient plus trop, elle avait confiance. Mystérieusement, elle se souvient parfaitement qu'elle a
250 000€ sur ses comptes. C'est en effet la somme qui s'y trouvait, il y a 7 ans.
Il en reste 1 peu + de 50000.
Elle ne peut pas expliquer où est passée la différence, d'ailleurs ça l'inquiète d'1 coup. A-t-elle donné de l'argent à Noëlle? Oui bien sûr, son salaire déjà,
& des cadeaux à Noël, pour les anniversaires...Jeanne fatigue, confond les € et les francs, s'embrouille dans les dates...
Son médecin traitant souligne que la vieille dame n'est plus tout à fait avec nous, en tout cas plus tout le temps. Il a noté dans son dossier médical
des troubles de la mémoire, de l'attention, évolutifs & manifestes depuis des années. Elle n'a plus le même contact avec la réalité, le temps a gagné du terrain & installé cette brume dans l'esprit de Jeanne, parfois là, parfois absente. Bien sûr que c'est de pire en pire, et
qu'on s'en rend compte aisément!L'expert psy qui examine Jeanne va dans le même sens, elle ne peut plus gérer seule & doit être placée sous curatelle. Noëlle & Adam disent pourtant ne s'être aperçus de rien, elle allait bien, savait ce qu'elle faisait en leur permettant de mener
grand train! Grâce à EUX et à eux SEULS, elle a pu rester chez elle, où elle était bien. Devant le tribunal où je leur reproche d'avoir abusé de la vulnérabilité de Jeanne, représentée par l'avocat de son curateur, ils le maintiennent : elle les a gratifiés volontairement, ils
n'ont RIEN fait de mal. Ils s'indignent, voilà comment on est remerciés de s'occuper de bon coeur de ses aînés que tout le monde abandonne?
Je grince, "de bon coeur" à 170000€ quand même, & quelques assurances vies pour au moins l'équivalent le jour où...Mais ne remercie-t-on
pas ceux qu'on aime?..
La lutte est féroce entre la défense & moi. Noëlle & Adam crient leur volonté de faire appel quand ils sont finalement condamnés à un sursis probatoire avec obligation d'indemniser Jeanne à hauteur de 170000€.
Le prix de l'amour?..
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Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
Je suis jeune substitut quand je prends des réquisitions dans 1 dossier presque caricatural dn matière d'atteintes sexuelles sur mineurs.
Il y a beaucoup de monde dans la salle, des adolescents & leurs familles qui prennent 1 côté de la salle et forment un groupe compact, dont
je ressens depuis ma place l'hostilité mais également l'angoisse. Plusieurs avocats représentent les mineurs victimes et leurs parents à ce procès, qui fait suite à 1 instruction d'un peu plus de 18 mois.
A la barre, l'escorte vient de retirer à ma demande les menottes à Jean,
dit Jeannot, le prévenu, détenu depuis sa mise en examen pour agressions sexuelles aggravées.
La cinquantaine bien tassée, Jean s'est bien habillé pour l'occasion. Il présente bien. C'est difficile d'imaginer qu'il se soit comporté comme 1 prédateur sexuel, & pourtant...
Twitter me signale que c'est mon twittanniversaire.
Il y a un an tout pile j'enfilais ma culotte de peau de hobbit pour suivre un grand procès et ses live tweet, et peu à peu j'ai commencé à raconter la justice, ses travers, ses tracas, ses instants de vérité crue,
j'ai commencé à me raconter aussi inévitablement, mes rencontres, mes doutes, mes lumbagos et mes chats. J'ai voulu faire comprendre que ce n'est pas si simple, que tout est à parfaire, faire réfléchir, et faire rire.
Et surprise, ça a intéressé des gens, quelques uns,
fidèles qui sont toujours là, puis de plus en plus. Plus de 38000 twittos aujourd'hui qui lisent mes bêtises, mes histoires, mes coups de gueule et ma passion, immense, intacte pour mon métier, malgré les écueils, les difficultés, les tensions.
Pour toute la bienveillance
Tribunal correctionnel, audience chargée dans 1 salle surchauffée en cet après-midi d'été. Je sais que l'ambiance va être tendue, je suis déjà en nage dans ma robe noire; le public est nombreux, l'atmosphère électrique, j'aperçois des regards sombres échangés de part et d'autre
de la salle où chacun essaye de trouver 1 place assise, les places étant chères aujourd'hui sur les petits bancs inconfortables.
L'huissier audiencier installe les parties dans le premier dossier qui sera évoqué ce jour, celui qui explique la présence de tant de monde,
le prévenu et la victime étant visiblement très soutenus et donc venus accompagnés de leurs familles et amis.
Gabriel, aujourd'hui poursuivi, est assis sur le banc derrière la barre devant laquelle il sera tout à l'heure jugé. Il garde les yeux baissés vers le sol,
Cabinet d'instruction, début d'après-midi. L'ambiance est assez lourde, comme inévitablement à chaque audition de mineur victime. Aélane est jeune, trop pour se trouver là, mais donner 1 tournure trop grave à cet entretien ne va pas l'aider, donc je m'efforce tant bien que mal de
garder un ton neutre. Je me suis assise du même côté de mon bureau qu'elle pour ne pas créer de distance inutile, à sa droite. À sa gauche son avocate, rompue à l'exercice. Aélane a bientôt 9 ans, et elle est venue me parler de ce qui s'est passé avec Samuel, son beau-père.
C'est son administrateur ad-hoc et son assistante maternelle qui patientent dans la salle d'attente de l'instruction : avant même de me saisir, jugeant la mère d'Aélane insuffisamment protectrice, le procureur a désigné une association locale d'aide aux victimes pour défendre
"Augmentation du personnel de 16% dans les juridictions" selon le garde des sceaux sur BFM.
Ma juridiction est toujours a 20% de postes de greffiers vacants. 1 poste de greffier sur 5 non pourvu, les 4 restants devant assurer l'intégralité des tâches incombant à la juridiction.
En plus de ces tâches ils doivent former les vacataires et depuis récemment les contractuels recrutés pour fluidifier la machine judiciaire, qui en fait sont ces 16% en plus. Des CDD, qui ne connaissent pas la loi, pas le fonctionnement de la justice, et doivent tout apprendre.
"Pas 1 boîte privée ne peut se targuer d'1 telle augmentation" ai je entendu : dois-je rappeler qu'1 boîte privée se voit imposer des règles limitatives pour avoir recours au CDD/à l'intérim ?
En est-on donc à se féliciter du recours au travail précaire pour empêcher la justice