Je la regarde, cette demande de mise en liberté.
Je sais que je dois formuler des réquisitions favorables : Mathieu veut sortir, instamment. Il clame son innocence, & ce n'est pas à lui de la prouver, c'est à nous de démontrer le contraire. Et force est de constater... qu'on n'y
arrive pas.
Jeune substitut, je connais Mathieu & sa compagne Louise depuis mon entrée en fonction.
Ils sont jeunes, 25 ans même pas.
Elle est blonde autant qu'il est brun, elle irradie de lumière autant qu'il est sombre, elle aime la vie autant qu'il s'emploie à saccager la
sienne.
Louise vient d'1 famille où elle n'a peu ou prou pas connu le malheur. Des parents unis, 2 petites soeurs qu'elle adore, des études dans la petite enfance, 1 boulot d'ATSEM, Louise pétille & dévore la vie quand sa trajectoire va croiser celle de Mathieu, 1 peu + âgé mais
à peine, le regard morne & les joues creusées. Placé très jeune, 1 père alcoolique & violent, 1 mère toxicomane partie alors qu'il était encore bébé...Aucune bonne fée ne s'est penchée sur son berceau.
Les foyers puis la rue,la drogue, l'alcool, la violence qu'il subit & inflige,
le tribunal pour enfants puis la correctionnelle, les juges qui font les gros yeux, puis la prison...
Mathieu en sort à peine quand 1 soir il rencontre Louise, banalement, au supermarché.
& il l'aborde. Malgré le regard hanté de Mathieu et son désespoir dévorant, malgré tout ce
qui les éloigne, ils vont tomber amoureux.
Fort.
Vite.
Trop.
J'aimerais vous dire qu'elle va sublimer la vie de son prince charmant, que leur idylle va l'adoucir & lui donner confiance en l'existence, comme j'aimerais... Mais il y a peu de contes de fée dans les tribunaux. Non,
Louise ne parvient pas à tirer Mathieu vers le haut : au contraire, elle va commencer à sombrer avec lui.
Elle va vite emménager dans son appart insalubre, humide...
Sa famille ne la reconnaît plus, elle se désocialise, ne voit plus grand monde. Mathieu est devenu le centre de
son univers. Ils se suffisent à eux mêmes, ou en tout cas veulent le croire. Il n'y a plus qu'eux, eux & les vices de Mathieu qu'il communique à sa douce, les joints, l'alcool qui assomment. Louise glisse, + bas encore, sa vie d'avant est 1 souvenir lointain, son sourire a laissé
la place à 1 regard perpétuellement embrumé, à grands coups de shit et de cuites.
Ses parents alertent, l'appart lugubre, leur fille sous emprise, ce bad boy qui détruit tout, on ne peut pas le laisser faire? Mais Louise est majeure, & libre de ses choix. Mathieu ne sachant faire
autrement, peu à peu la violence s'insinue...
Je suis en charge au parquet des violences conjugales quand la situation du couple m'est signalée.
Au départ Louise conteste, non, elle n'est victime de rien, de simples querelles d'amoureux, c'est ça que les voisins entendent.
Les marques sur elle, aperçues par les rares proches qu'elle voit encore? Des chutes, des accidents, tout ça est un malentendu.
Louise a changé. Il ne reste plus rien de cette lumière qui émanait d'elle. Le regard cadenassé, elle vit dans la même obscurité que Mathieu...
Eux, contre le reste du monde.
Nous ne pouvons rien faire pour l'aider.
Jusqu'à ce que la brigade locale intervienne 1 soir : cette fois Louise a eu peur, & mal, & a fait le 17.
Elle a bu, beaucoup, Mathieu aussi, il est fou de rage. Le temps que les gendarmes arrivent, Louise
s'est déjà ravisée : c'est 1 dispute, rien qu'1 dispute bredouille-t-elle sous le regard noir de Mathieu qui fulmine & serre les poings...
Mais sa pommette en sang, ses tremblements en disent bien + que sa voix chevrotante. Garde-à-vue : les minimisations désespérées de Louise &
les dénégations énergiques du suspect n'y changent rien. Constatations, enquête de voisinage, appel au 17, blessures de la victime... Mathieu passe en comparution immédiate. 8 mois ferme, tout de suite, & du sursis avec mise à l'épreuve pour après, pour soigner, la violence,
l'addiction...
Louise l'attend. Elle a 22 ans, & elle est enceinte.
1 grossesse infernale, mal suivie, entre parloirs et cannettes de bière forte... Mathieu est là quand leur fille vient au monde, en bonne santé . Mais très vite, les services sociaux tirent la sonnette d'alarme :
non prise en charge des besoins élémentaires du bébé, alcoolisations massives du couple, appart dans 1 état apocalyptique, pas de rythme pour le sommeil, les repas, hurlements, suspicion de npuvelles violences...Ils aiment leur fille, mais l'amour ne suffit pas : elle est placée.
Ils s'enfoncent, encore, jusqu'à ce soir là.
Louise est retrouvée au pied de leur immeuble. En contrebas de la fenêtre de leur appart du 3ème, & tout en bas du grand escalier en pierre qui mène à la porte du bâtiment.
Elle est transportée à l'hôpital : elle est dans le coma.
Mathieu ne peut rien expliquer, il dormait. Du sommeil du juste, ou plutôt du sommeil que peut vous procurer l'absorption d'1 grande quantité de bière, dont on retrouve les cannettes vides dans tout l'appartement. Elle aussi a bu, 1 prise de sang l'a démontré. Les 2 avaient
beaucoup fumé.
Bien sûr Mathieu est placé en garde-à-vue, suspecté d'avoir jeté sa compagne par la fenêtre, ou en bas de cet escalier si dur.
Personne n'a rien vu.
Des voisins ont été auditionnés, il y a eu des cris + tôt dans l'après-midi ce jour-là, des 2, comme d'habitude.
Louise porte des traces, des plaies, des hématomes, mais dues à des coups, ou dues à sa chute? Impossible à dire. Est-elle tombée par accident, de la fenêtre qui est très accessible, ou de l'escalier?..A cause de l'alcool peut-être ?
Un oeil au beurre noir est très évocateur d'1
coup à la face, mais le légiste ne peut émettre de certitude.
Mathieu est placé en détention provisoire, le juge d'instruction va fouiller, enquête d'environnement, on ré auditionne les voisins, & bien sûr, tous... On attend que Louise se réveille. Tout le monde espère.
Sa mère ne quitte pas son chevet mais les mois passent, & rien, ses yeux restent clos.
Par ailleurs, l'enquête piétine. Oui Mathieu était sans doute violent, de nouveau, on le pressent mais on ne le prouve pas, et pour ce soir là, un immense point d'interrogation subsiste.
Rien.
Il veut sortir & je le sais, même si je sens profondément qu'il n'est pas pour rien dans la présence de Louise dans ce lit d'hôpital, il ne peut rester provisoirement détenu ainsi, suspendu au réveil, hypothétique, de celle-ci. Je finis par griffonner "sans opposition" en bas de
son énième demande de mise en liberté. Sans Louise, on ne saura jamais ce qui s'est passé, & même si elle ouvre les yeux, se souviendra-t-elle?.. J'enrage, je pense à cette petite fille sans personne, ce gâchis, cette impasse.
Mathieu sort de prison quelques jours + tard.
Je serai mutée à la fin de cette année là.
J'apprendrai que Louise s'est réveillée, bien après, souffrant de sequelles physiques graves, & sans aucun souvenir de ce jour là, en revanche à jamais guérie de son amour pour Mathieu.
Restera cet immense point d'interrogation.
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Je lis donc ici que 3% des plaintes pour viol seraient des "fausses plaintes".
Je présume qu'il faut entendre par "fausse plainte" une dénonciation mensongère.
Ca ne veut RIEN dire.
La quasi totalité des plaintes pour infractions sexuelles qui sont classées sans suite le sont
pour insuffisance de preuves, à l'exception de celles bien sûr où l'auteur des faits n'a pas pu être identifié (ce qui, bien sûr, arrive).
1 infraction sexuelle se décompose en :
-1 élément matériel : 1 acte à caractère sexuel, & pour 1 viol, 1 acte de pénétration, pour résumer.
-1 élément intentionnel : l'acte doit avoir été commis par violence, contrainte, menace ou surprise, et donc 1) avec absence de consentement, 2) en toute connaissance de cause de cette absence de consentement.
1 plainte pour de tels faits se heurte à plusieurs difficultés, même
1 dossier de violences particulièrement grave cette semaine.
Si parmi vous mes touitoui, homme, femme, peu importe, vous subissez de la violence là où vous devriez être en sécurité ;
Si la personne qui dit vous aimer vous fait du mal, vous effraie, vous humilie, vous frappe;
Si tout vous paraît sombre, si vous vous sentez pris au piège;
Parlez-en.
A un policier ou 1 gendarme, si vous le pouvez, si vous y arrivez.
A un avocat, il va vous aider.
A un magistrat, si vous en connaissez un, ou au procureur par courrier si vous trouvez ça plus facile.
Appelez le 3919, vous y serez écouté, conseillé.
Confiez vous à 1 médecin. A 1 association.
A 1 ami. A votre famille.
Ne restez pas seul(e), ça peut aller mieux.
Je sais que vous avez peur, mais ça peut aller mieux.
Le 1er pas est le + dur. Ce ne sera pas facile, je sais.
Tribunal correctionnel. Aujourd'hui on juge Noëlle, quadra à l'air blasée, coquettement vêtue, & son époux Adam, qui jette des coups d'oeil inquiets 1 peu partout.
Elle est jugée pour abus de faiblesse, lui pour recel. Il y a environ 10 ans, elle s'est rapprochée de Jeanne,
80 ans, 1 grand-tante solitaire vivant seule.
Jeanne a des enfants, devenus grands & partis loin, qui prennent bien peu de nouvelles. Elle a perdu son mari, il y a bien longtemps. Les jours sont longs dans sa grande maison qu'elle refuse de quitter;
elle y a tous ses repères
& partir en EHPAD c'est vraiment vieillir &, elle l'a dit à ses quelques proches, des vieilles dames de son voisinage qui s'accrochent comme elle à leur cocon, commencer à mourir, lentement.
Et Jeanne aime la vie, les goûters avec ses amies, son jardin rempli de fleurs,
Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
Je suis jeune substitut quand je prends des réquisitions dans 1 dossier presque caricatural dn matière d'atteintes sexuelles sur mineurs.
Il y a beaucoup de monde dans la salle, des adolescents & leurs familles qui prennent 1 côté de la salle et forment un groupe compact, dont
je ressens depuis ma place l'hostilité mais également l'angoisse. Plusieurs avocats représentent les mineurs victimes et leurs parents à ce procès, qui fait suite à 1 instruction d'un peu plus de 18 mois.
A la barre, l'escorte vient de retirer à ma demande les menottes à Jean,
dit Jeannot, le prévenu, détenu depuis sa mise en examen pour agressions sexuelles aggravées.
La cinquantaine bien tassée, Jean s'est bien habillé pour l'occasion. Il présente bien. C'est difficile d'imaginer qu'il se soit comporté comme 1 prédateur sexuel, & pourtant...
Twitter me signale que c'est mon twittanniversaire.
Il y a un an tout pile j'enfilais ma culotte de peau de hobbit pour suivre un grand procès et ses live tweet, et peu à peu j'ai commencé à raconter la justice, ses travers, ses tracas, ses instants de vérité crue,
j'ai commencé à me raconter aussi inévitablement, mes rencontres, mes doutes, mes lumbagos et mes chats. J'ai voulu faire comprendre que ce n'est pas si simple, que tout est à parfaire, faire réfléchir, et faire rire.
Et surprise, ça a intéressé des gens, quelques uns,
fidèles qui sont toujours là, puis de plus en plus. Plus de 38000 twittos aujourd'hui qui lisent mes bêtises, mes histoires, mes coups de gueule et ma passion, immense, intacte pour mon métier, malgré les écueils, les difficultés, les tensions.
Pour toute la bienveillance