Je suis substitut depuis quelques mois quand je tiens cette audience de plaider coupable, il y a bien des années.
Ce matin là entre le cortège de vols & de petites dégradations s'est glissé un dossier particulier : j'ai froncé les sourcils en lisant l'histoire de Jean & Gisèle.
Ils sont ensemble depuis longtemps, des décennies : ils se sont rencontrés à la fin de leur adolescence, se sont mariés tôt, ont eu 4 enfants. Il a fait de longues études pour devenir médecin, a ouvert son cabinet. Elle n'a jamais travaillé, a tenu la maison, éduqué les petits.
Être LE docteur du village, ça demande une certaine dose de dévouement, et de ne pas compter ses heures. Il est toujours parti tôt au travail, rentré tard, il n'était pas là pour les devoirs, le quotidien, mais Gisèle, 62 ans passés, n'aurait pas songé à s'en plaindre.
Les enfants ont grandi, réussi, quitté la belle maison où le couple est resté seul, dans 1 confort certain, fruit d'1 vie à prendre soin des autres. Jean travaille toujours : c'est dur de raccrocher, il craint de s'ennuyer, et ses patients ont besoin de lui. Le jour où Gisèle a
poussé la porte de la gendarmerie, elle était accompagnée de sa sœur, Mireille.
Gisèle est 1 petite dame frêle, mise en plis soignée. Il y a sa photo au dossier, rictus gêné, l'air de s'excuser d'être là, de déranger...d'exister.
C'est sa grande soeur, dont elle est très proche,
qui a insisté pour qu'elle vienne, car maintenant, ça SUFFIT.
Gisèle peine à raconter ce qui l'amène, & à la lecture de son audition, on sent la patience et la compréhension du gendarme qui l'a entendue.
Petit à petit elle déroule, et on comprend que depuis des décennies,
elle a appris a se faire toute petite.
Jean a toujours eu mauvais caractère explique-t-elle, il a toujours été exigeant. Elle tempère aussitôt, c'est un bon mari, un bon père, grâce à lui sa famille n'a jamais manqué de rien...
Mais.
Mais il a toujours crié sur elle, toujours.
Oh elle ne s'est guère inquiétée au début, son père aussi était dur avec sa mère &, comme lui, Jean s'adoucirait avec le temps.
Mais, il ne s'est pas adouci.
Il a continué a crier, lui donner des ordres.
Il ne manquait jamais une occasion de lui rappeler que sans lui, que
ferait-elle? Où irait-elle, elle qui ne savait rien faire de ses 10 doigts? Sans aucune source de revenus? Elle qui n'était, en fait, bonne à rien? Qui n'était rien?
Il ne la laissait pas beaucoup sortir, pas voir de monde à part ses parents, décédés depuis longtemps maintenant,
et Mireille.
Très tôt aussi, il y a eu des bousculades, des gifles fortes, des poignets tordus... Gisèle admet dans 1 murmure que peut-être elle n'a pas toujours été à la hauteur, il avait tant de stress au travail...
"Et ça justifie ces coups?" demande doucement l'adjudant.
"Non, sans doute que non", Gisèle n'a quand même pas l'air trop sûre.
Elle explique que les violences physiques étaient plutôt rares, plusieurs fois par an mais "pas tous les mois".Bien sûr qu'elle avait mal, que c'etait dur mais que faire, où aller, sans argent, avec 4 enfants?
Alors elle a fait le dos rond, toléré, "essayé de s'améliorer", & ça fait mal au coeur de lire ça.
Elle a fermé les yeux sur les corrections infligées aux enfants, qu'elle n'approuvait pas, 1 éducation à la dure qui laissait les petits sanglotants, venant se réfugier contre elle.
Elle a pris des coups lorsqu'elle s'interposait.
Elle a camouflé les meurtrissures sur ses bras, les ecchymoses ombrant parfois un oeil ou une joue, menti en cas de question embarrassante.
On se demande ce qui a changé pour que Gisèle soit là, intimidée, à dérouler plus de 40 ans
ponctués d'éclats de voix, de pleurs et d'angoisse maîtrisés a grand peine.
Il y a 3 ans Gisèle est tombée malade, gravement.
Les enfants & elle ont craint une issue fatale, elle a dû prendre des traitements lourds, elle était épuisée, et elle a cru que Jean la soutiendrait.
Mais non.
Rien n'a changé.
Il a exigé qu'elle continue de faire tourner la maison, comme avant, il a continué à crier, parfois à lever la main sur elle, et Gisèle raconte comment, fourbue de fatigue & nauséeuse, pleine de douleurs, elle se traînait de corvée en corvée, espérant
éviter qu'il "la dispute". Il s'est moqué d'elle, n'a pas manqué de lui dire que la porte était grande ouverte si elle espérait pouvoir "profiter" de son état pour "faire la princesse"...
Gisèle s'est remise, petit à petit, mais elle a commencé à ressentir de la colère. Était-ce
trop demander, 1 peu de la bienveillance dont il semblait avoir des réserves inépuisables pour les autres?
Elle a commencé à se confier à Mireille, oh celle-ci se doutait que son beau-frère n'était pas tendre, mais à ce point?..
Hier, Jean a poussé Gisèle dans l'escalier.
Il l'a vue dévaler les marches, entendu son cri de douleur. Il a ricané, puis s'est juste assuré qu'elle était toujours en vie avant de partir au travail, la laissant là.
Elle a réussi difficilement à se lever & a appelé sa sœur, qui est venue.
Gisèle a rassemblé des affaires
& est partie. Elle est pleine de bleus, mais ça aurait pu être tellement pire!! Elle veut juste vivre ses vieux jours TRANQUILLE; sa voix tremble qyand elle le dit.
Mon collègue a orienté ce dossier en plaider coupable, car Jean reconnaît, en minimisant : oui il est dur,
"pas comme les hommes d'aujourd'hui". Il reconnaît des gifles, & même l'avoir poussée dans l'escalier dans 1 moment d'énervement.
Mais la morgue & le mépris qui ressortent de son audition...
J'aurais bien voulu que Jean s'explique en audience publique, devant un juge.
Quand je lui demande de décliner son identité, Jean commence par "docteur...". Je tique : "Ce sera Monsieur devant moi". Jean cille. Il n'a pas l'habitude d'être repris.
Il me raconte la même histoire que l'a fait Gisèle, mais dans 1 version bien plus valorisante pour lui, lui
qui a sacrifié son temps & sa santé pour les siens pendant qu'elle était bien tranquille à la maison qu'elle avait juste à entretenir, ménage, cuisine, rien d'insurmontable non? Il prend à témoin son avocat, on ne peut lui reprocher de l'avoir fait "marcher droit" quand elle en
avait besoin, si ? & maintenant cette ingrate, partie chez sa soeur depuis les escaliers ! Il éructe.
Son conseil détourne le regard, gêné.
Oh Jean reconnaît les faits, mais il n'a rien perçu de leur gravité.
Je lui propose 1 forte peine, notamment assortie de l'obligation
d'indemniser la victime, sous peine de risquer la prison.
Son avocat négocie : son client a 65 ans, aucune condamnation, une peine plus clémente est envisageable...
Jean me toise, je sens affleurer sa colère, le ton mondain du début d'audience est bien loin.
"Je crois
qu'il est indispensable que Monsieur prenne conscience du mal qu'il a causé, de la gravité des faits. Puisqu'il n'y parvient pas seul, l'obligation d'indemniser l'y aidera peut-être ?.."
Je refuse de négocier ; Jean refuse ma proposition.
Il ira s'expliquer en audience publique.

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5 Oct
Je la regarde, cette demande de mise en liberté.
Je sais que je dois formuler des réquisitions favorables : Mathieu veut sortir, instamment. Il clame son innocence, & ce n'est pas à lui de la prouver, c'est à nous de démontrer le contraire. Et force est de constater... qu'on n'y
arrive pas.
Jeune substitut, je connais Mathieu & sa compagne Louise depuis mon entrée en fonction.
Ils sont jeunes, 25 ans même pas.
Elle est blonde autant qu'il est brun, elle irradie de lumière autant qu'il est sombre, elle aime la vie autant qu'il s'emploie à saccager la
sienne.
Louise vient d'1 famille où elle n'a peu ou prou pas connu le malheur. Des parents unis, 2 petites soeurs qu'elle adore, des études dans la petite enfance, 1 boulot d'ATSEM, Louise pétille & dévore la vie quand sa trajectoire va croiser celle de Mathieu, 1 peu + âgé mais
Read 25 tweets
3 Oct
Je lis donc ici que 3% des plaintes pour viol seraient des "fausses plaintes".
Je présume qu'il faut entendre par "fausse plainte" une dénonciation mensongère.
Ca ne veut RIEN dire.
La quasi totalité des plaintes pour infractions sexuelles qui sont classées sans suite le sont
pour insuffisance de preuves, à l'exception de celles bien sûr où l'auteur des faits n'a pas pu être identifié (ce qui, bien sûr, arrive).
1 infraction sexuelle se décompose en :
-1 élément matériel : 1 acte à caractère sexuel, & pour 1 viol, 1 acte de pénétration, pour résumer.
-1 élément intentionnel : l'acte doit avoir été commis par violence, contrainte, menace ou surprise, et donc 1) avec absence de consentement, 2) en toute connaissance de cause de cette absence de consentement.
1 plainte pour de tels faits se heurte à plusieurs difficultés, même
Read 16 tweets
30 Sep
1 dossier de violences particulièrement grave cette semaine.
Si parmi vous mes touitoui, homme, femme, peu importe, vous subissez de la violence là où vous devriez être en sécurité ;
Si la personne qui dit vous aimer vous fait du mal, vous effraie, vous humilie, vous frappe;
Si tout vous paraît sombre, si vous vous sentez pris au piège;
Parlez-en.
A un policier ou 1 gendarme, si vous le pouvez, si vous y arrivez.
A un avocat, il va vous aider.
A un magistrat, si vous en connaissez un, ou au procureur par courrier si vous trouvez ça plus facile.
Appelez le 3919, vous y serez écouté, conseillé.
Confiez vous à 1 médecin. A 1 association.
A 1 ami. A votre famille.
Ne restez pas seul(e), ça peut aller mieux.
Je sais que vous avez peur, mais ça peut aller mieux.
Le 1er pas est le + dur. Ce ne sera pas facile, je sais.
Read 4 tweets
25 Sep
Tribunal correctionnel. Aujourd'hui on juge Noëlle, quadra à l'air blasée, coquettement vêtue, & son époux Adam, qui jette des coups d'oeil inquiets 1 peu partout.
Elle est jugée pour abus de faiblesse, lui pour recel. Il y a environ 10 ans, elle s'est rapprochée de Jeanne,
80 ans, 1 grand-tante solitaire vivant seule.
Jeanne a des enfants, devenus grands & partis loin, qui prennent bien peu de nouvelles. Elle a perdu son mari, il y a bien longtemps. Les jours sont longs dans sa grande maison qu'elle refuse de quitter;
elle y a tous ses repères
& partir en EHPAD c'est vraiment vieillir &, elle l'a dit à ses quelques proches, des vieilles dames de son voisinage qui s'accrochent comme elle à leur cocon, commencer à mourir, lentement.
Et Jeanne aime la vie, les goûters avec ses amies, son jardin rempli de fleurs,
Read 25 tweets
16 Sep
Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
Read 25 tweets
2 Sep
Je suis jeune substitut quand je prends des réquisitions dans 1 dossier presque caricatural dn matière d'atteintes sexuelles sur mineurs.
Il y a beaucoup de monde dans la salle, des adolescents & leurs familles qui prennent 1 côté de la salle et forment un groupe compact, dont
je ressens depuis ma place l'hostilité mais également l'angoisse. Plusieurs avocats représentent les mineurs victimes et leurs parents à ce procès, qui fait suite à 1 instruction d'un peu plus de 18 mois.
A la barre, l'escorte vient de retirer à ma demande les menottes à Jean,
dit Jeannot, le prévenu, détenu depuis sa mise en examen pour agressions sexuelles aggravées.
La cinquantaine bien tassée, Jean s'est bien habillé pour l'occasion. Il présente bien. C'est difficile d'imaginer qu'il se soit comporté comme 1 prédateur sexuel, & pourtant...
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