Quand j'étais jeune substitut, j'ai découvert ce qu'est un journaliste de faits divers.
Ces spectateurs infatigables qui arpentent les couloirs des tribunaux, viennent doucement toquer à la permanence pour prendre la température, pour se faire confirmer une info,
pour glaner une histoire qui vaut la peine d'être racontée.
A longueur d'audiences ils écoutent les débats, tentant de capter l'échange, le bon mot, le moment de vérité qui permettra au lecteur ou à l'auditeur de ressentir ce petit instant de vie, d'humanité,
d'émotion brute qui d'un coup éclaire ces longues journées d'exposés techniques, d'effets de manches, de non dits et de mensonges.
Beaucoup de collègues s'en méfient...
Dans l'imaginaire collectif, et le magistrat ne fait pas exception, le fait divers se résume à la recherche du
scoop, celui qui attire l'oeil, celui qui sortira du lot, celui qui fera vendre...
Alors les portes se ferment et les lèvres se serrent de peur de déraper, de lâcher l'info qui viendra compromettre l'enquête, d'attirer l'attention, de lancer le mot qui sortira dans la presse ;
Les collègues craignent de passer pour l'insolent, l'incompétent, le naïf, l'irrespectueux, à l'issue d'1 audience où de fatigue vos mots ont dépassé votre pensée ou au détour d'1 couloir où, dans 1 moment de confiance, peut-être pour vous faire mousser, vous en avez trop dit.
Je ne connaissais rien à ce monde, à la nécessité de gagner la confiance de ses interlocuteurs, de ménager ses sources.
Dans mon 1er tribunal, les journalistes n'accédaient pas aux magistrats, la communication était très institutionnelle et réservée au procureur lui-même,
qui sous des dehors bonhommes cadenassait beaucoup les choses et était avare d'informations.
J'apercevais les journalistes de la presse locale à l'audience, 1 discret signe de tête, et c'était tout.
Lors de mon affectation suivante, je les ai fréquentés plus régulièrement.
Ils venaient quotidiennement à la perm, et vue ma familiarité notoire nous avons rapidement commencé à plaisanter.
N'ayant pas de scrupules à laisser voir aux yeux du public ce qui se passe dans les tribunaux, je n'étais pas avare d'informations sous la réserve,
bien sûr, de respecter les parties, de ne pas compromettre les enquêtes, de ne rien livrer qui puisse heurter, raviver une blessure ou jeter le discrédit.
Parmi ces journalistes qui toquaient doucement à la porte de la perm, il y avait un tout petit bout de bonne femme, frêle,
toute de noir vêtue, pas loin de 60 ans.
Une vie entière à couvrir les faits divers, un regard acéré et toujours une cigarette à la main.
Elle connaissait tout le monde, elle avait couvert les plus grands procès locaux, avait vu arriver et repartir des dizaines de magistrats,
les discrets, les charismatiques, les maladroits, les redoutables.
Elle tutoyait les avocats, les enquêteurs et les huissiers, récoltant à droite à gauche telle info, tel tuyau, maniant les codes de cette matière, me semblait-il, à la perfection.
Elle râlait souvent
mais bougonnait plus encore quand son chef de rédac' lui demandait de faire autre chose que des faits divers. Sa petite silhouette et son carré brun étaient toujours là, pour les grosses & les petites affaires, sur le banc réservé à la presse ou pendant les suspensions sur les
marches du palais, enchaînant cafés & cigarettes à la chaîne. Depuis de longues années au sein du même journal, elle avait 1 gros caractère & 1 sensibilité à fleur de peau, & nouait parfois avec les justiciables concernés par certaines affaires des relations d'1 grande intensité.
Je ne communiquais guère plus que sur les micro affaires du quotidien, mais à force de plaisanter aux suspensions d'audience, elle avec sa clope, moi avec mon gobelet de chocolat chaud, on s'est rapprochées, et on est devenues amies.
Elle avait le double de mon âge,
elle en savait tellement + que moi & pour autant, on s'est trouvé des ressemblances, des fêlures communes; on s'est mises à enchaîner les repas emplis de confidences & de fous rires.
Quand le crabe est venu elle a dédramatisé, écrasé sa cigarette & assuré que cette fois encore,
elle le terrasserait.
Elle l'avait déjà affronté, et elle l'avait chassé.
Elle a été mise en arrêt maladie, et on est restées en contact, par sms, par mail, elle préférait que parler au téléphone; trop fatiguée...
Ma vie a changé, je lui racontais tout, & elle me soutenait.
Elle me décrivait la fatigue, ses cheveux qui s'étaient fait la malle, le manque de la cigarette & tous ses regrets...
Elle ne me parlait pas de la progression de la maladie et m'assurait qu'elle sortirait encore vainqueur de ce combat.
Mais elle est allée dans sa famille
car elle était trop malade pour gérer le quotidien, & ses mails et SMS se sont espacés. Elle s'en est excusée, trop épuisée même pour écrire ces petites nouvelles ; elle m'a demandé de ne pas lui en vouloir... Comment l'aurais-je pu seulement ?
J'ai senti qu'elle partait.
J'ai pleuré quand 1 ami commun m'a appris sa mort, en plein été. Sa famille l'a inhumée "dans la plus stricte intimité" selon la formule consacrée.
J'étais loin alors, en vacances dans ma famille, & de toute façon ses proches ne voulaient pas du défilé de tous ceux qui seraient
venus lui dire adieu.
Je ne lui ai pas dit au revoir.
A chaque gros procès, à chaque grosse affaire, quand je doute de moi, je repense a ses yeux bruns, son rire, et comme elle aurait balayé mon manque de confiance en moi d'un revers de main.
Je me demande ce qu'elle aurait pensé des histoires que je vous livre, des émotions que j'essaye de faire toucher du doigt, de ces petits instants d'audience & de vie que je partage avec vous, un tout petit peu comme elle le faisait au fond.
J'espère que ça lui plairait.

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15 Oct
Je suis substitut depuis quelques mois quand je tiens cette audience de plaider coupable, il y a bien des années.
Ce matin là entre le cortège de vols & de petites dégradations s'est glissé un dossier particulier : j'ai froncé les sourcils en lisant l'histoire de Jean & Gisèle.
Ils sont ensemble depuis longtemps, des décennies : ils se sont rencontrés à la fin de leur adolescence, se sont mariés tôt, ont eu 4 enfants. Il a fait de longues études pour devenir médecin, a ouvert son cabinet. Elle n'a jamais travaillé, a tenu la maison, éduqué les petits.
Être LE docteur du village, ça demande une certaine dose de dévouement, et de ne pas compter ses heures. Il est toujours parti tôt au travail, rentré tard, il n'était pas là pour les devoirs, le quotidien, mais Gisèle, 62 ans passés, n'aurait pas songé à s'en plaindre.
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5 Oct
Je la regarde, cette demande de mise en liberté.
Je sais que je dois formuler des réquisitions favorables : Mathieu veut sortir, instamment. Il clame son innocence, & ce n'est pas à lui de la prouver, c'est à nous de démontrer le contraire. Et force est de constater... qu'on n'y
arrive pas.
Jeune substitut, je connais Mathieu & sa compagne Louise depuis mon entrée en fonction.
Ils sont jeunes, 25 ans même pas.
Elle est blonde autant qu'il est brun, elle irradie de lumière autant qu'il est sombre, elle aime la vie autant qu'il s'emploie à saccager la
sienne.
Louise vient d'1 famille où elle n'a peu ou prou pas connu le malheur. Des parents unis, 2 petites soeurs qu'elle adore, des études dans la petite enfance, 1 boulot d'ATSEM, Louise pétille & dévore la vie quand sa trajectoire va croiser celle de Mathieu, 1 peu + âgé mais
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3 Oct
Je lis donc ici que 3% des plaintes pour viol seraient des "fausses plaintes".
Je présume qu'il faut entendre par "fausse plainte" une dénonciation mensongère.
Ca ne veut RIEN dire.
La quasi totalité des plaintes pour infractions sexuelles qui sont classées sans suite le sont
pour insuffisance de preuves, à l'exception de celles bien sûr où l'auteur des faits n'a pas pu être identifié (ce qui, bien sûr, arrive).
1 infraction sexuelle se décompose en :
-1 élément matériel : 1 acte à caractère sexuel, & pour 1 viol, 1 acte de pénétration, pour résumer.
-1 élément intentionnel : l'acte doit avoir été commis par violence, contrainte, menace ou surprise, et donc 1) avec absence de consentement, 2) en toute connaissance de cause de cette absence de consentement.
1 plainte pour de tels faits se heurte à plusieurs difficultés, même
Read 16 tweets
30 Sep
1 dossier de violences particulièrement grave cette semaine.
Si parmi vous mes touitoui, homme, femme, peu importe, vous subissez de la violence là où vous devriez être en sécurité ;
Si la personne qui dit vous aimer vous fait du mal, vous effraie, vous humilie, vous frappe;
Si tout vous paraît sombre, si vous vous sentez pris au piège;
Parlez-en.
A un policier ou 1 gendarme, si vous le pouvez, si vous y arrivez.
A un avocat, il va vous aider.
A un magistrat, si vous en connaissez un, ou au procureur par courrier si vous trouvez ça plus facile.
Appelez le 3919, vous y serez écouté, conseillé.
Confiez vous à 1 médecin. A 1 association.
A 1 ami. A votre famille.
Ne restez pas seul(e), ça peut aller mieux.
Je sais que vous avez peur, mais ça peut aller mieux.
Le 1er pas est le + dur. Ce ne sera pas facile, je sais.
Read 4 tweets
25 Sep
Tribunal correctionnel. Aujourd'hui on juge Noëlle, quadra à l'air blasée, coquettement vêtue, & son époux Adam, qui jette des coups d'oeil inquiets 1 peu partout.
Elle est jugée pour abus de faiblesse, lui pour recel. Il y a environ 10 ans, elle s'est rapprochée de Jeanne,
80 ans, 1 grand-tante solitaire vivant seule.
Jeanne a des enfants, devenus grands & partis loin, qui prennent bien peu de nouvelles. Elle a perdu son mari, il y a bien longtemps. Les jours sont longs dans sa grande maison qu'elle refuse de quitter;
elle y a tous ses repères
& partir en EHPAD c'est vraiment vieillir &, elle l'a dit à ses quelques proches, des vieilles dames de son voisinage qui s'accrochent comme elle à leur cocon, commencer à mourir, lentement.
Et Jeanne aime la vie, les goûters avec ses amies, son jardin rempli de fleurs,
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16 Sep
Cour d'assises, 1 début d'après-midi. La salle est baignée des rayons de soleil de cette journée de printemps, j'ai chaud dans ma robe d'audience en laine.
Chacun retient son souffle en écoutant Adélaïde raconter le jour où sa vie a basculé, une vie qu'elle n'a jamais retrouvée.
Dans le box, assis très raide l'écoute Pierre, l'accusé. Il ne la regarde pas, les yeux un peu vides comme perdus dans le vague, comme depuis le début de ce procès. Accusé de tentative de meurtre, Pierre reconnaît les faits mais semble hors de portée, comme indifférent à ce
qui se joue.
Près de trois ans auparavant.
Adélaïde comme souvent est allée courir autour d'1 lac, non loin de chez elle. Mon ressort n'est pas connu pour 1 insécurité galopante, il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'elle courait le moindre risque. Elle a 25 ans,est sportive.
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