L'ambiance est tendue dans le cabinet du juge des enfants; celui ci m'a demandé de descendre à l'audience d'assistance éducative qui se tient aujourd'hui pour Benoît, 4 ans, & Jenny, quelques mois, que sa maman Océane tient tout contre elle, bien emmaillotée.
Océane jette des yeux craintifs autour d'elle. Elle est recroquevillée sur sa chaise, comme si elle essayait de se faire la plus petite possible. Benoît est assis près d'elle, ses pieds se balançant dans le vide. Il est pâle, de grands cernes bistres alourdissent son regard,
et il respire l'angoisse. Les services sociaux sont également venus à l'audience.
C'est eux qui m'ont avertie il y a quelques semaines de la situation d'Océane, jeune maman qui s'occupe seule de ses 2 enfants. Elle est bien connue de l'Aide sociale à l'enfance, car plus jeune,
elle a été placée très tôt dans une famille d'accueil. C'était une enfant tranquille; les années passant, c'est devenue une adolescente perturbée, qui a mis à mal la famille dans laquelle elle avait grandi jusqu'à devoir la quitter au profit de foyers. Les prises en charge n'ont
pas tenu, Océane ayant en fait des troubles psychiques de plus en plus envahissants, la poussant à se mettre en danger, à fuguer, à s'alcooliser, à prendre des drogues pour planer puis pour abrutir, fort... Elle s'est scarifiée, a multiplié les crises d'angoisse puis de fureur,
hurlant, cassant, frappant...Bien sûr elle a bénéficié de prises en charge en milieu hospitalier, qu'elle acceptait 1 temps avant de fuguer, revenir, se stabiliser, puis trébuchant à nouveau...Jusqu'à ses 18 ans.
Elle a alors tout fait voler en éclats et s'est enfuie, malgré des
propositions pour continuer à l'héberger, l'aider.
La rue, la précarité, les mauvaises rencontres, l'alcool & les toxiques, la violence...
Quand Océane a refait surface, 2 ans + tard, ça n'allait pas mieux dans sa tête.Le regard hagard, le visage émacié, elle a demandé de l'aide
pour elle, et la petite vie qui poussait en elle : elle était enceinte.
Elle s'est remplumée, s'est sevrée dans la douleur, s'est soignée et pour la première fois, elle semblait avoir trouvé 1 bonne raison de prendre soin d'elle.
Benoît est né, et qu'il a été aimé ce bébé,
tout de suite. Océane n'a pas parlé du père, jamais, elle n'a pas voulu.
Elle n'ignorait pas être surveillée comme le lait sur le feu, & avec ses difficultés risquer le placement de son fils, qu'elle craignait par dessus tout.
Elle est allée en foyer mère-enfant, & de bonne grâce
a accepté un suivi pour son petit sans même qu'1 juge des enfants doive être saisi. Elle respectait tous les rendez-vous, était avide de conseils.
Elle a quitté le foyer pour un petit logement avec son fils & a même trouvé un emploi en milieu protégé.
Les années ont passé.
Océane semblait stabilisée quand elle a annoncé être de nouveau enceinte, & tout semblait bien se profiler.
Sa grossesse a toutefois été marquée par un repli sur elle même de la jeune maman, de plus en plus réticente au suivi. Surtout, elle a commencé à tenir des propos étranges,
à avoir des comportements inquiétants, à manquer les rendez-vous chez son médecin et l'équipe éducative.
Elle a toutefois gardé contact avec les travailleurs sociaux et Benoît était un garçonnet épanoui, rieur, en pleine santé.
La situation a commencé à glisser, mais ça tenait.
Jenny est née et les services sociaux ont été au fil des semaines de plus en plus inquiets.
Océane continuant de craindre un placement, elle s'est efforcée de donner une apparence de sérénité et de maîtrise mais ses troubles ont peu à peu repris le dessus, et Benoît a montré
des signes de perturbation qui n'étaient jamais apparus jusqu'à présent.
Sa maman est devenue instable, épuisée ou facilement énervée par les pleurs de Jenny, quittant l'appartement quelques heures en laissant les enfants seuls.
Des amis à elle ont commencé à venir à la maison,
des amis qui faisaient peur aux voisins et à Benoît aussi. Océane a recommencé à s'alcooliser, & a mis en danger son emploi par ses absences et son comportement au travail.
Les propositions des éducateurs ont été reçues avec froideur, tant et si bien que j'ai été destinataire d'1
signalement me réclamant une judiciarisation de la mesure : je suis assez d'accord, je crois qu'un juge des enfants doit intervenir, et je le saisis.
Quelques jours avant l'audience, un supplément au premier signalement parvient au juge en charge du dossier.
Depuis qu'elle a reçu sa convocation au tribunal, Océane perd pied. Elle ne va plus au travail, ne reçoit presque plus les travailleurs sociaux.
L'appartement est sale, Benoît n'est pas bien... Sa maman tourne en boucle, ses enfants ne seront pas placés, pas comme elle,
tout mais pas ça, plutôt mourir tous les 3. Elle indique à 1 assistante sociale que si on vient lui prendre ses petits elle préfère les jeter par la fenêtre que de les voir partir.
L'équipe éducative essaye de la rassurer, on peut envisager 1 aide éducative en milieu ouvert: dans
le passé elle a été bien mieux, bien sûr on peut revenir à cette situation !!
Rien n'y fait, Océane est dévorée par l'angoisse & multiplie les menaces, contre elle, contre les enfants... Elle ne se soigne plus, mange & dort peu : Océane perd pied.
Le juge des enfants m'informe
qu'au vu des derniers éléments vraiment très préoccupants,Benoît & Jenny vont être placés sur audience.C'est rare, c'est très violent, mais on craint pour l'intégrité des petits... Elle me demande d'être là & surtout de prévenir la police, pour exécuter immédiatement sa décision.
L'audience est bien sûr compliquée: Océane semble déconnectée de la réalité, elle n'entend pas la préoccupation de l'Aide sociale à l'enfance, qu'elle accuse de vouloir voler ses enfants. Quand le juge lui annonce sa décision, avec vraiment autant de bienveillance & de précaution
possibles, Océane se lève en criant & saisit Benoît par la main. Derrière la porte, 3 policiers en uniforme.
La scène qui suit me tord le ventre, j'ai le regard vrillé sur Benoît et ses yeux pleins d'épouvante sur sa mère cramponnée à Jenny...
Ça me paraît durer des heures.
Mon collègue & sa greffière sont dans le même état.
Peu après le placement, Océane acceptera d'être hospitalisée, longtemps, et reprendra son traitement.
Une fois stabilisée elle adhérera au suivi ; l'année suivante elle acceptera un hébergement lui permettant d'accueillir ses
enfants, à la journée d'abord, puis au week-end, avec une présence renforcée des services sociaux pour aider au quotidien.
Au moment d'obtenir ma mutation, elle sera sur le point de pouvoir les accueillir à nouveau, à temps complet, avec une aide
éducative en milieu ouvert et un suivi médical régulier.
Quand je pense à Océane j'entends encore ses hurlements, je vois son regard perdu et ses mains serrant fort les petits doigts de Benoît et la petite Jenny contre son buste.

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