Cour d'Assises, 1 après-midi assez doux. J'observe les grains de poussière danser dans les rayons du soleil qui traversent les hautes fenêtres tandis que Nadine s'installe à la barre. C'est l'ex épouse de Christian, assis non loin de moi dans le box : il est accusé de viols sur
Nolwenn, la fille de Nadine, 15 ans, assise dans la salle.
Nadine raconte comme elle a eu sa fille unique jeune, avec 1 garçon dont elle était folle amoureuse, qui l'était d'elle, tout autant. Leur bonheur tout rose s'est crashé sur 1 route de campagne, accident de voiture.
Nolwenn avait 2 ans. Elle en avait 6 quand sa mère a refait sa vie avec Christian, 8 quand elle a commencé à l'appeler papa, car il jouait ce rôle, vraiment. C'était 1 homme drôle & doux, 1 père attentif & bienveillant. La famille a acheté 1 jolie petite maison, & y a vécu sans
heurts & sans drames.
Jusqu'à ce jour que Nadine raconte, où tout s'est effondré, il y a presque 3 ans.
Elle était au travail quand les gendarmes l'ont appelée & lui ont dit de venir. Ils n'ont pas voulu dire pourquoi; elle a repensé à cet appel il y a des années, elle a cru que
quelqu'un était mort, & elle tremblait en allant à la brigade.
Mais ce n'était pas ça.
On l'a faite asseoir dans 1 petit bureau, où 1 adjudant lui a expliqué que Christian était en garde-à-vue. Elle était soulagée, il était donc vivant! L'enquêteur lui a expliqué que ce matin,
Nolwenn avait révélé au collège être victime de choses de la part de son beau-père.
Des choses, mais quelles choses ? Nadine ne comprend pas, il doit y avoir erreur, mais le regard de l'adjudant la fait paniquer, ça a l'air grave.
Il lui explique en y mettant toutes les formes
possibles, car il faut bien les dire ces mots maudits, que sa fille a parlé d'agressions sexuelles, de viols, qu'elle a vu un médecin & que l'examen semble confirmer ce qu'elle dénonce.
"Mais..."
A la barre Nadine revit 1 peu ce moment, cette sensation de perdre pied d'1 coup.
Son regard s'égare dans le vide, tombe sur Christian, & se durcit. Elle se détourne rapidement de l'accusé & regarde à nouveau le président.
Elle se souvient avoir murmuré "mais elle a 12 ans" puis être restée là, comme vide, absente, incapable d'aligner 2 pensées cohérentes.
L'adjudant lui a proposé 1 verre d'eau, de prendre l'air, & lui a indiqué qu'il allait avoir des questions à lui poser.
Nadine a demandé où était sa fille, "à côté". Elle a voulu la voir. Elle raconte comme le regard de Nolwenn lui a fait mal,+ encore que les mots de l'adjudant.
Elle a vu comme elle n'osait pas la regarder en face, comme elle était prostrée sur cette chaise en plastique, si petite, si éteinte... Nadine s'est agenouillée près de son enfant, a pris ses mains & a capté son regard. Elle a essayé de lui sourire, faute de trouver les mots.
L'adolescente a murmuré "pardon", & c'est d'entendre ça qui a brisé la digue. Nadine a commencé à pleurer, a pris Nolwenn ses bras, lui a chuchoté qu'elle n'avait pas à demander pardon, pour rien.
Elles sont restées là, longtemps, en larmes, la mère berçant sa fille contre elle.
Puis sont venues les questions explique Nadine, auxquelles elle s'est efforcée de répondre, même les + gênantes, sur son intimité avec son mari, comment, à quelle fréquence, & elle a obscurément senti que certains détails pouvaient être utiles à l'enquête; ça l'a épouvantée.
Elle a raconté les soirées & les samedis où elle travaillait & où Christian était seul avec Nolwenn, il s'en est toujours occupé avec plaisir; elle sourit doucement, amère.
1 perquisition est faite à leur domicile, Nolwenn a parlé de photos & tout le matériel informatique est
saisi. Elle voit son mari à cette occasion : il s'arrange pour ne pas croiser son regard.
Après c'est la procédure, lire l'audition de Nolwenn & osciller entre nausée & envie de hurler. Ca fait plus d'1 an & demi qu'il s'en prend à sa fille, & elle n'a rien vu, rien compris...
Les gendarmes lui expliquent que le procureur peut désigner quelqu'un pour représenter Nolwenn si elle ne le souhaite pas, ou ne le peut pas.
Non, hors de question, Nadine dépose plainte pour sa petite, aucun besoin d'1 tiers pour le faire à sa place.
Christian part en prison.
Nadine & Nolwenn apprennent qu'il nie. Ça met la 1ère très en colère & ça fait pleurer la 2ème, & si sa maman ne la croyait pas? Nadine lui assure que si.
Le 1er soir elle réalise qu'elle ne peut plus dormir dans le lit commun, elle raconte les nuits sans sommeil sur le canapé,
à pleurer car elle ne veut pas le faire devant Nolwenn, à chercher ce qu'elle aurait dû voir, à se détester pour ne rien avoir senti, & à le haïr, lui.
Trouver 1 avocat pour le pénal : 1 juge d'instruction est saisi.
La requête en divorce, Nadine ne veut plus être Sa femme.
Les mois passent; le salaire seul de Nadine ne suffit plus à assumer le crédit de la maison. L'assurance de la banque ne prend pas en charge la part du débiteur incarcéré...Il va falloir vendre. Elle s'en fiche de cette maison de malheur, de mansonges, mais encore des démarches,
alors qu'elle a à peine l'énergie de se lever.
Les rendez-vous chez le psychologue pour Nolwenn, ses cauchemars, les experts pour la procédure, le juge aussi, la petite n'en a pas dormi des nuits...
Nadine prend des médicaments pour tenir, pour réussir à vivre avec sa colère,
& elle fait semblant d'y arriver; sa fille se sent déjà tellement coupable, même si on lui répète que rien n'est sa faute.
Nadine se souvient que l'avocat leur a expliqué qu'1 expert avait trouvé des photos de Nolwenn dans l'ordi de la famille, bien cachées, des photos ignobles,
des photos qui devraient obliger Christian à avouer, avouer "quelle espèce de dégueulasse c'est"; Nadine dit ça sans hausser la voix, les mains serrées fort sur la barre.
Elle dit que l'accusé n'est plus rien pour elle, que leur vie, leur amour, leurs sentiments, leurs étreintes,
c'etait du vent.
Elle explique que depuis bientôt 3 ans que Nolwenn a tout révélé,elle a connu des hauts & des bas mais que peu à peu elle va mieux, qu'elle a recommencé à sourire, à rire, à voir des copines, qu'elle a rattrapé son retard à l'école.
Nadine dit qu'elle sait que sa
fille va s'en sortir, & sera heureuse, qu'elle est fière d'elle.
Elle s'excuse de l'avoir abandonnée, de n'avoir pas été là, de n'avoir rien vu, pas su voir.Elle se tourne vers sa fille en disant ça, & dans cet échange de regards, il y a tout l'amour, & toute la force possibles.
Elle répond aux questions qui lui sont posées & retourne s'asseoir dans la salle, près de Nolwenn qui se love contre elle.
Je ne peux qu'espérer que Nadine a laissé à la barre 1 peu de cette culpabilité qui l'étouffe depuis ce jour où, dans ce petit bureau, tout a volé en éclats.
Christian n'a pas grand chose à répliquer &, comme tous ses efforts pour faire peser 1 partie de la responsabilité de ses innombrables fautes sur Nolwenn, ses mots tombent à plat.
Il sera condamné à 14 ans de réclusion criminelle.
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L'ambiance est tendue dans le cabinet du juge des enfants; celui ci m'a demandé de descendre à l'audience d'assistance éducative qui se tient aujourd'hui pour Benoît, 4 ans, & Jenny, quelques mois, que sa maman Océane tient tout contre elle, bien emmaillotée.
Océane jette des yeux craintifs autour d'elle. Elle est recroquevillée sur sa chaise, comme si elle essayait de se faire la plus petite possible. Benoît est assis près d'elle, ses pieds se balançant dans le vide. Il est pâle, de grands cernes bistres alourdissent son regard,
et il respire l'angoisse. Les services sociaux sont également venus à l'audience.
C'est eux qui m'ont avertie il y a quelques semaines de la situation d'Océane, jeune maman qui s'occupe seule de ses 2 enfants. Elle est bien connue de l'Aide sociale à l'enfance, car plus jeune,
Quand j'étais jeune substitut, j'ai découvert ce qu'est un journaliste de faits divers.
Ces spectateurs infatigables qui arpentent les couloirs des tribunaux, viennent doucement toquer à la permanence pour prendre la température, pour se faire confirmer une info,
pour glaner une histoire qui vaut la peine d'être racontée.
A longueur d'audiences ils écoutent les débats, tentant de capter l'échange, le bon mot, le moment de vérité qui permettra au lecteur ou à l'auditeur de ressentir ce petit instant de vie, d'humanité,
d'émotion brute qui d'un coup éclaire ces longues journées d'exposés techniques, d'effets de manches, de non dits et de mensonges.
Beaucoup de collègues s'en méfient...
Dans l'imaginaire collectif, et le magistrat ne fait pas exception, le fait divers se résume à la recherche du
Je suis substitut depuis quelques mois quand je tiens cette audience de plaider coupable, il y a bien des années.
Ce matin là entre le cortège de vols & de petites dégradations s'est glissé un dossier particulier : j'ai froncé les sourcils en lisant l'histoire de Jean & Gisèle.
Ils sont ensemble depuis longtemps, des décennies : ils se sont rencontrés à la fin de leur adolescence, se sont mariés tôt, ont eu 4 enfants. Il a fait de longues études pour devenir médecin, a ouvert son cabinet. Elle n'a jamais travaillé, a tenu la maison, éduqué les petits.
Être LE docteur du village, ça demande une certaine dose de dévouement, et de ne pas compter ses heures. Il est toujours parti tôt au travail, rentré tard, il n'était pas là pour les devoirs, le quotidien, mais Gisèle, 62 ans passés, n'aurait pas songé à s'en plaindre.
Je la regarde, cette demande de mise en liberté.
Je sais que je dois formuler des réquisitions favorables : Mathieu veut sortir, instamment. Il clame son innocence, & ce n'est pas à lui de la prouver, c'est à nous de démontrer le contraire. Et force est de constater... qu'on n'y
arrive pas.
Jeune substitut, je connais Mathieu & sa compagne Louise depuis mon entrée en fonction.
Ils sont jeunes, 25 ans même pas.
Elle est blonde autant qu'il est brun, elle irradie de lumière autant qu'il est sombre, elle aime la vie autant qu'il s'emploie à saccager la
sienne.
Louise vient d'1 famille où elle n'a peu ou prou pas connu le malheur. Des parents unis, 2 petites soeurs qu'elle adore, des études dans la petite enfance, 1 boulot d'ATSEM, Louise pétille & dévore la vie quand sa trajectoire va croiser celle de Mathieu, 1 peu + âgé mais
Je lis donc ici que 3% des plaintes pour viol seraient des "fausses plaintes".
Je présume qu'il faut entendre par "fausse plainte" une dénonciation mensongère.
Ca ne veut RIEN dire.
La quasi totalité des plaintes pour infractions sexuelles qui sont classées sans suite le sont
pour insuffisance de preuves, à l'exception de celles bien sûr où l'auteur des faits n'a pas pu être identifié (ce qui, bien sûr, arrive).
1 infraction sexuelle se décompose en :
-1 élément matériel : 1 acte à caractère sexuel, & pour 1 viol, 1 acte de pénétration, pour résumer.
-1 élément intentionnel : l'acte doit avoir été commis par violence, contrainte, menace ou surprise, et donc 1) avec absence de consentement, 2) en toute connaissance de cause de cette absence de consentement.
1 plainte pour de tels faits se heurte à plusieurs difficultés, même
1 dossier de violences particulièrement grave cette semaine.
Si parmi vous mes touitoui, homme, femme, peu importe, vous subissez de la violence là où vous devriez être en sécurité ;
Si la personne qui dit vous aimer vous fait du mal, vous effraie, vous humilie, vous frappe;
Si tout vous paraît sombre, si vous vous sentez pris au piège;
Parlez-en.
A un policier ou 1 gendarme, si vous le pouvez, si vous y arrivez.
A un avocat, il va vous aider.
A un magistrat, si vous en connaissez un, ou au procureur par courrier si vous trouvez ça plus facile.
Appelez le 3919, vous y serez écouté, conseillé.
Confiez vous à 1 médecin. A 1 association.
A 1 ami. A votre famille.
Ne restez pas seul(e), ça peut aller mieux.
Je sais que vous avez peur, mais ça peut aller mieux.
Le 1er pas est le + dur. Ce ne sera pas facile, je sais.