Tribunal correctionnel, Noël s'accroche à la barre comme pour ne pas s'effondrer.
A 50 ans à peine, il en accuse bien 15 de +.
Il a fait un effort de présentation pour comparaître devant ses juges, veste & chemise, mais il flotte dans ses vêtements.
Son teint & l'odeur qui me
parvient de la barre ne trompent pas... Noël est malade, malade alcoolique, & son apparence comme son casier judiciaire le montrent, sa dépendance est ancienne.
Ça pourrait être 1 "audience route" comme 1 autre, où on enchaîne les dossiers de sortants de boîte & de naufragés
de la bouteille, mais non, aujourd'hui à cette audience il y aura de la tristesse, de la colère & peut-être même de la haine, car le sombre présage que je répète à longueur de réquisitions lors de ces après-midi où on suspend/annule les permis à la chaîne s'est réalisé :
Noël, ivre au volant, a eu 1 accident, & il a tué quelqu'un.
C'était il y a quelques mois, 1 fin de journée d'hiver, quand la grisaille du jour commence à céder la place à l'obscurité de la nuit, sur 1 route de campagne étroite. Le quinquagénaire allait voir sa mère,
qui s'est cassé le col du fémur en descendant l'escalier. Depuis Noël, qui habite à 15 km de chez elle, va 1 jour sur 2 lui faire des courses, préparer ses repas, faciliter son quotidien... Son père est décédé il y a bien des années & il est fils unique. L'aide à domicile
qui passe 1 heure par jour ne suffit pas alors...
Quand sa mère est sortie de l'hôpital Noël a acheté 1 voiturette & a repris le volant. Ça faisait des années qu'il avait arrêté de conduire, depuis sa dernière condamnation pour conduite sous l'empire d'1 état alcoolique,
5 ans auparavant. Le juge avait annulé son permis, & lui avait confisqué sa voiture. Il lui avait aussi imposé de se soigner, pour se libérer de cette addiction qui le tient.
Noël a essayé, il est allé voir l'addictologue, il a demandé à son voison René de venir nourrir son
chien pendant sa cure de désintoxication, mais il a échoué.
Il raconte comment il a commencé à boire alors qu'il était en arrêt maladie suite à des problèmes de dos, il y a des décennies de ça. Il était jeune alors, marié avec 1 fille du coin adorable, qui attendait 1 enfant,
le 2ème : son fils aîné sillonait la maison à 4 pattes.
Noël était maçon & s'était blessé au travail, les factures se sont accumulées, les soucis...Il a commencé à abuser du vin & de la bière, pour se détendre, pour ne pas trop y penser. Son épouse lui en a fait la remarque
mais il ne l'a pas écoutée, & Noël a glissé.
Il a augmenté les doses, ça coûtait cher & il était exécrable quand il avait bu. Les disputes, de + en +.
Noël minimisait à l'époque, il n'avait pas de problème avec l'alcool, sans doute a-t-il affirmé "j'arrête quand je veux"...
Mais il n'a pas arrêté, même quand il a pu reprendre le travail, & au bout de quelques années de cris & de promesses de ralentir, de matins gueule de bois pour lui & de lèvres serrées sur 1 nouvelle déception pour elle, la maison est soudain devenue silencieuse.
Elle est partie.
Noël est passé à l'alcool fort, il n'avait pas 30 ans.
Il situe là le début de la fin...
Il s'est fait attraper par les gendarmes, 1 1ère fois.
Il n'a pas 1 casier judiciaire "si" chargé que ça, 3 conduites sous l'empire d'un état alcoolique sur 12 ans, les 1ère n'apparaissent
plus au casier.
Noël n'a jamais conduit quand le juge le lui avait interdit. Il s'est soigné quand le tribunal lui a enjoint de le faire.
Il a bien compris il y a 5 ans qu'il risquait la prison, vraiment, s'il ne parvenait pas à soigner son alcoolisme ou au moins à renoncer à la
conduite.
Il a tenté la psychothérapie, il a essayé la cure, mais en vain, sa bonne vieille compagnie de toujours l'emportant finalement, & Noël rechutant.
Il a donc renoncé à la conduite : les courses à pied, pour aller acheter les croquettes du chien & du pastis, beaucoup.
Le reste du temps il prenait le bus, pas pratique mais il avait entendu l'avertissement & il pensait l'avoir bien mérité, somme toute. En cas d'urgence, René le véhiculait.
Il n'a pas repassé son permis, + simple après tout, & pas racheté de véhicule.
Les années ont passé.
Noël n'a plus touché 1 volant, & donc, n'est pas retourné devant le tribunal.
Il a en revanche consciencieusement continué à se détruire à petit feu dans sa maisonnette, avec juste son chien & en sourdine, le bruit de la télé. 0 vie sociale, & le début des problèmes de santé...
On n'arrive pas à l'aube de la cinquantaine après 25 ans d'1 consommation d'alcool pareille sans que le corps ne cherche à se venger & celui de Noël commençait à lui envoyer des signaux inquiétants, qu'1 bon verre de pastis lui permettait d'oublier, va.
Quand sa mère est tombée
& s'est fait mal, Noël a essayé de se débrouiller avec le bus, & René, mais c'était compliqué...
Alors il a acheté 1 voiture sans permis, & il a repris la route.
Le président du tribunal lui a demandé s'il avait arrêté de boire du coup, & le prévenu baisse les yeux. "Non...
Mais j'ai diminué ma consommation. Je buvais moins la journée".
Je fronce les sourcils. Diminué ? Noël était à environ 1,90 g d'alcool dans le sang au moment des faits.
Le tribunal l'interroge sur l'accident, le prévenu bredouille, il n'a pas vu la victime, vraiment.
Il allait aussi vite que sa voiturette le lui permettait, bien en dessous de la limitation de vitesse donc.En face de lui est arrivé Mathieu, sportif accompli qui rentrait à vélo de son travail à 5 km de là.
Noël n'arrive pas à expliquer qu'il n'ait pas vu l'éclairage de l'engin
& les bandes réfléchissantes sur les vêtements de la victime, mais de fait, jusqu'au choc, il était selon lui seul sur la route.
Il pleure Noël quand il raconte le bruit, le sang, la victime au sol, sa panique... Il a appelé les pompiers, il était sur place quand les secours &
les gendarmes sont arrivés. Il était un peu blessé mais rien de très grave, il est sorti au bout de quelques jours de l'hôpital.
Pour Mathieu par contre...C'était déjà trop tard, les pompiers n'ont rien pu faire.
Noël explique qu'il n'arrive pas à se pardonner, qu'il s'en veut...
Quand je lui pose la question, il garde les yeux baissés pour me dire que oui, il boit toujours. De toute évidence, le pastis aide à anesthésier les remords, la peur de la prison, car Noël sait que cette fois...
Je vois la colère flamboyer dans les yeux des proches de Mathieu,
venus en nombre. Comment ne pas être en colère devant ce gâchis, immense, irréparable ?
Les excuses de Noël, pour sincères qu'elles soient, sont toutes petites face à la douleur & au manque...
Il le sait bien, & dit lui-même qu'il est malade mais que ce n'est pas 1 excuse.
Quand tombe la peine d'emprisonnement non aménageable presque conforme à mes réquisitions, les victimes n'ont pas 1 regard pour Noël en quittant la salle.
Il reste là, quelques instants avec son avocat, avant de repartir chez lui, en bus, en attendant de devoir exécuter sa peine.

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31 Oct
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