, 38 tweets, 7 min read Read on Twitter
Avec la rentrée universitaire et l'accueil des nouveaux étudiants, ce n'est que cet après-midi que j'ai pu lire le discours du Président à la conférence des ambassadeurs, qui a été largement discuté ici, mais aussi dans la presse. Quelques remarques ci-dessous. ⬇️ 1/
D'une manière générale, je trouve le discours au fond très classique, de 2 manières. D'abord, il fait appel aux thèmes habituels (certains diraient aux clichés) du discours de politique étrangère FR. Ensuite, il en reproduit les contradictions habituelles, qu'il ne résout pas 2/
et il y a aussi des incohérences intellectuelles.
Du côté des thèmes habituels, on trouve l'ambition de mettre la FR "au coeur du jeu diplomatique" de manière autonome, l'insistance sur un outil militaire efficace comme ressource nécessaire, l'importance du multilatéralisme 3/
Mais aussi l'ambition d'avoir des partenariats renouvelés avec "l'autre rive de la Méditerranée" et l'Afrique. Tout cela est banal: l'autonomie diplomatique est dans l'ADN de la 5e Rep, il y a un consensus politique sur la ressource diplomatique procurée par les forces armées, 4/
le multilatéralisme est important pour une puissance moyenne et les appels à de nouvelles relations avec l'Afrique du Nord ou sub-saharienne sont récurrents (qui se rappelle de l'existence de "l'Union pour la Méditerranée" créé en 2008... 5/
ou a la liste des promesses de "rompre avec la Françafrique" ou autres formules promettant de nouvelles relations?). Autre grand classique, le discours missionnaire et la prétendue vocation FR, ici dans le passage sur "l'esprit de résistance et une vocation à l'universel" 6/
Bref, on est en plein dans le coeur de la "culture stratégique" FR, et dans le passage plus ou moins obligé: ce type de discours est absolument consensuel au sein des responsables FR 7/ springer.com/gp/book/978365….
Ce discours est devenu une habitude et une forme d'autojustification après la fin de la Guerre Froide (voir ici: tandfonline.com/doi/full/10.10…) mais du coup les contradictions habituelles sont aussi présentes (voir notre article avec @AlicePannier: academic.oup.com/ia/article/95/…) 8/
Première d'entre elles, le rapport à l'Europe. Le PR insiste fortement sur une forme de "souveraineté européenne", mais aussi sur le multilatéralisme. Or, ds plusieurs passages, on perçoit une compétition avec l'Allemagne (il dit deux fois "l'Allemagne est meilleure que nous") 9/
Et il ne se prive pas d'égratigner certains pays européens, comme quand il oppose la "Hongrie catholique" à un projet "humaniste" européen. Comme souvent, l'Europe que les dirigeants FR fantasment est une Europe comme relai de la puissance FR, et au fond une "plus grande FR" 10/
Le multilatéralisme est vanté en théorie, mais il devient très vite un pb dès que ses résultats ne sont pas conformes aux ambitions FR. Le grand drame de la pol européenne de la FR (Europe comme relai indispensable mais qu’on ne peut façonner à notre guise) reste irrésolu 11/
Autre contradiction classique: la France puissance ”alliée, non alignée”. C’est bien beau en théorie, et la formule sonne bien, mais c’est l’exemple même de l’argument de l’homme de paille: aucun pays n’est ”aligné” sur un autre dans une alliance (c’est d’ailleurs l’objet... 12/
de toute la littérature scientifique sur les alliances que d’étudier les conséquences politiques et stratégiques de ce fait), mais les alliés ont en général des intérêts et des préférences proches (souvent la raison de la formation de l’alliance à l’origine…) 13/
Dès lors, en pratique, la FR se retrouve tjs à privilégier ses alliés (logiquement toujours les mêmes) en cas de situation difficile. La ”puissance d’équilibre” est un cliché du discours de PE fr, mais ne résout pas la contradiction de devoir choisir dans certaines situations 14/
Voilà ce qu’écrivait Anand Menon en 2000 (l’autonomie comme discours qui a peu à voir avec la pratique), après un étude de la PE FR entre 1981 et 1997: il n'y a pas grand chose à changer en 2019… 15/
Troisième contradiction classique : la tension entre les impulsions messianiques et cyniques de la PE française. On trouve dans le discours des passages sur les équilibres mondiaux dans ce qui se veut une vision fondée sur les « intérêts », 16/
ms également les accents messianiques habituels sur l’importance des peuples, et enjoint les ambassadeurs à développer les relations avec les sociétés civiles. Comme toujours la résolution de cette tension est écartée, au risque de prêter le flanc à l’accusation d’hypocrisie. 17/
Ainsi, verra-t-on le compte Twitter de l’ambassadrice de France en Russie poster autre chose que ses soirées au Bolchoï et par exemple rencontrer les opposants au régime russe ? On peut largement en douter. 18/
Pour partie, ces contradictions sont le résultat d’incohérences intellectuelles, la principale étant l’incompatibilité entre deux manières de percevoir le fonctionnement des relations internationales au sein du même discours. 19/
Ainsi, le discours a parfois des accents très « mécanistes », le comportement des États étant compris exclusivement comme le résultat des forces qui s’exercent sur eux (pour les fans de théorie des RI, une sorte de version de Waltz). 20/
Le comportement de la Russie est ainsi compris de manière purement mécanique : si telle pression s’exerce, la Russie ira vers la Chine ou vers l’Europe. 21/
Dans cette vision, les préférences des dirigeants russes n’ont aucune importance, ils ne font que répondre à des pressions et des incitations. 22/
Ainsi, « Le pari de Macron sur la Russie s’inspire de la politique de Henry Kissinger, (qui) avait poussé Richard Nixon à se rapprocher de la Chine communiste en 1972, tout en engageant une politique de détente avec Moscou" 23/
lopinion.fr/edition/intern…
Sauf que, Kissinger a lamentablement échoué dans sa politique étrangère, et sa grande vision mécaniste fondée sur un pseudo-équilibre s’est effondrée rapidement: Kissinger était un ”flawed architect”. 24/

amazon.fr/Flawed-Archite…
Tout en adoptant cette vision ”mécaniste”, le PR semble « en même temps » penser que les préférences des dirigeants ont un rôle majeur dans la définition de l'ordre international, 25/
et qu’il faut donc offrir des opportunités à Moscou, y compris au besoin contre les préférences des alliés de Paris. 26/
En d’autres termes, le discours prétend simultanément que les dirigeants à Moscou n’ont pas d’importance (la Russie ne fera que répondre à des incitations) mais les dirigeants en France sont incontournables pour modifier la structure du système international. 27/
L’incohérence intellectuelle de cette approche prête évidemment à sourire, mais elle explique probablement la sortie sur « l’État profond » : si le comportement de Moscou ne change pas... 28/
alors que les dirigeants russes ne font que réagir à des incitations et que les dirigeants FR font preuve de bonne volonté, c’est qu’il doit y avoir sabotage quelque part 29/
Il faut d’ailleurs relever que le vocabulaire employé par le PR, après avoir été employé pour parler de la Turquie, a été coopté par les cercles conspirationnistes américains (Peter Dale Scott, Alex Jones), et que le choix du terme est parfaitement irresponsable. 30/
On peut attendre de quelqu’un qui rappelle constamment avoir travaillé avec Ricoeur qu’il ne se comporte pas comme un contributeur d’Egalité et Réconciliation. 31/
La multiplicité d’articles tentant d’explique ce que pourrait être un État profond et n’étant pas d’accord entre eux montre bien la vacuité du terme, mais son emploi légitime les conspis de tout poil. 32/
Au final, la contradiction de la vision mécaniste contre le « triomphe de la volonté » relève de la fascination traditionnelle FR pour la Russie 33/
qui conduit régulièrement les dirigeants à tenter de justifier les mauvaises relations en déclarant à Moscou, la main sur le cœur, « c’est pas toi, c’est moi » 34/
Encore une fois, ce n’est qu’une nouvelle itération d’une posture classique en FR, qui a permis un nouveau round du « débat » « néocons contre gaullo-mitterandiens », dont la fonction est à peu près la même qu’une thèse sur les chevaliers de l’an mil au bord du lac de Paladru 35/
J’ai été plus frappé par la vision très sombre de la FR présentée par le Président, qui voit un pays « qui n’aime pas s’adapter » (écho du « gaulois réfractaire » ?) et une civilisation européenne en danger mortel. 36/
Là encore, incohérence intellectuelle, la solution pour contourner le pays qui n’aime pas s’adapter est une « stratégie de l’audace », dont on ne voit pas très bien en quoi elle serait mieux acceptée : retour du panache Français qui consiste à échouer avec classe ? 37/
Bref, quelques idées décousues, mais je ne vois pas de grand changement structurel ou de nouveauté, on reste dans les cadres d’un débat largement délimité. Et ce fil est bcp + long que prévu, mais ca m’a rempli le trajet en train. FIN
Missing some Tweet in this thread?
You can try to force a refresh.

Like this thread? Get email updates or save it to PDF!

Subscribe to Olivier Schmitt
Profile picture

Get real-time email alerts when new unrolls are available from this author!

This content may be removed anytime!

Twitter may remove this content at anytime, convert it as a PDF, save and print for later use!

Try unrolling a thread yourself!

how to unroll video

1) Follow Thread Reader App on Twitter so you can easily mention us!

2) Go to a Twitter thread (series of Tweets by the same owner) and mention us with a keyword "unroll" @threadreaderapp unroll

You can practice here first or read more on our help page!

Follow Us on Twitter!

Did Thread Reader help you today?

Support us! We are indie developers!


This site is made by just three indie developers on a laptop doing marketing, support and development! Read more about the story.

Become a Premium Member ($3.00/month or $30.00/year) and get exclusive features!

Become Premium

Too expensive? Make a small donation by buying us coffee ($5) or help with server cost ($10)

Donate via Paypal Become our Patreon

Thank you for your support!