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Votre rendez-vous hebdomadaire avec l’Histoire est arrivé !
Chapitre 10 de notre thread pour comprendre le déclenchement de la Révolution de 1789 :
Comment le seul éventuel sauveur de la monarchie, le bon roi Louis XVI, s’effondra.
Pour ceux qui arrivent, le thread a commencé ici (chapitre 1) ⤵️

Et nous en étions ici (chapitre 9) ⤵️
Résumons la situation : les députés des États généraux sont incapables de se mettre d’accord sur une méthode de vérification des pouvoirs (le choix balançant entre la vérification en commun et la vérification par ordre, séparée).
La noblesse ne veut pas procéder à une vérification par ordre. Elle est accusée de bloquer les états généraux par les députés du tiers, et même par l’auteur du livre sur lequel je m’appuie (Alexandre Maral, Les derniers jours de Versailles).
Pourtant, au regard de la situation, on comprend qu’il suffirait au tiers d’accepter de vérifier les pouvoirs séparément (par ordre) pour débloquer toute la situation.
Les députés nobles ne donc sont pas plus coupables que ceux du tiers (le clergé restant neutre) de tout bloquer : les premiers veulent une solution 1, les autres une solution 2, et aucune des deux solutions n’est spécialement plus légitime que l’autre.
Un député écrit (1790) : « Les communes [le tiers] voulaient conquérir, la noblesse voulait conserver, le clergé attendait qu’il y eût un vainqueur pour s’en faire un allié » ; sans compter le trop long silence du souverain.
L’attitude de la noblesse reste troublante : composée en grande partie de libéraux, fréquentant des clubs communs avec beaucoup de députés du tiers, on peut s’étonner du son revirement conservateur pendant les EG. Peur qu’en tendant la main, on lui réclame le bras ?
Pour la première fois, le souverain intervient (!).
Il demande la réunion des conciliateurs de chaque ordre pour reprendre les discussions sur la façon de vérifier les pouvoirs, en présence de commissaires du roi chargés d’en écrire des rapports.
Le tiers délibère pendant deux jours pour savoir quoi répondre. Hésitations et divisions se multiplient : les uns veulent refuser et se proclamer Assemblée nationale (donc rebelle), les autres s’écharpent sur des détails (présence ou pas des commissaires, par exemple).
Les esprits s’échauffent, et les avis modérés sont étouffés. À un député qui pense que l’ordre devrait faire confiance aux ministres « qui ne sont d’aucun ordre », on rétorque l’aberration que ces derniers « sont de l’ordre des courtisans ».
La noblesse est encore plus désagréable avec le gd maître des cérémonies qui lui apporte la proposition du roi, et rejette celle-ci d’un vote écrasant, car elle voit venir dans le projet de vérifier les pouvoirs en commun d’autres demandes du tiers, et notamment le vote par tête.
Comme le tiers est deux fois plus nombreux que chacun des deux autres ordres, il n’est pas question pour la noblesse que cette façon de voter passe.
Des députés du tiers font en effet pression pour faire un package avec la vérification des pouvoirs en commun et le vote par tête.
Un député noble déplore le temps perdu jusque-là dans un discours : « Il y a vingt jours que les représentants nommés par la nation pour former les états généraux sont réunis dans le même lieu, et il n’y a point d’états généraux » !
Une députation de la noblesse obtient un entretien avec le roi.
Le tiers enrage, et se lâche sur la noblesse : « Ce n’est jamais que par intérêt qu’ils traitent avec nous. C’est ainsi qu’ils épousent nos filles, c’est pour notre or ! ».
Moi devant ce passage :
Le roi a en réalité tonné face aux nobles : il leur a dit que les conciliations entre représentants des ordres auraient lieu, et au château, ce qui gêne la noblesse qui pense que ça ne doit pas avoir l’air d’être chapeauté par le pouvoir, que ce n’est pas conforme aux usages…
Le garde des Sceaux, Barentin, leur répond qu’il ne sait pas si ce sont les usages ou non, mais que c’est la volonté du roi.
Le tiers veut bien participer aux nouvelles conférences de conciliation, mais demande à être d’abord reçu par le roi.
Barentin compte empêcher cela, en répondant au doyen du tiers état (Leroux) que le roi indiquera prochainement le jour et l’heure du rdv. #onVousRappellera
Le but de Barentin est probablement d’éviter que le roi se laisse séduire par le tiers, et finisse donc par soutenir la solution de la vérification des pouvoirs en commun que veut le tiers, solution que rejettent la noblesse et le haut clergé.
Les représentants du tiers, qui pensent que le roi est à la chasse, fulminent.
Barentin invite leur délégation à la première réunion de conciliation des ordres : celle-ci accepte et s’y rend (les nobles et les clercs y vont aussi).
Un noble lit un document très bien construit et argumenté pour expliquer le bien-fondé de la vérification par ordre, et non en commun.
Le tiers, gêné par cet excellent exposé, répond qu’un droit leur donne raison : le droit du plus fort…
La discussion s’emballe, aucun accord n’est trouvé.
Non seulement les ordres sont irréconciliables, mais chacun d’entre eux (noblesse et tiers en fait) se prépare à désobéir si le roi intervient contre leur volonté. Nous sommes alors le 30 mai 1789.
Le 1er juin, Necker essaie d’éteindre l’incendie, en ce début de 5e semaine des EG, avec un long discours, qualifiant de « crime de lèse-majesté » la volonté de désobéir à l’avis du roi sur la vérification des pouvoirs, avis qui est devenu nécessaire.
Le duc de Nivernais, ministre, essaie de convaincre le roi de définir ces fichues règles de vérification des pouvoirs, et de choisir le vote par ordre ou par tête.
Le roi… refuse de trancher et d’intervenir, tjrs confiant dans une conciliation entre les ordres.
Ma réaction :
Petite réflexion personnelle : c’est dans ces moments de faiblesse qu’un frangin (futur Charles X, ou futur Louis XVIII) aurait peut-être dû faire un putsch.
Après tout, Pépin, Hugues Capet et Henri IV se sont invités au pouvoir par la force, pour le bonheur de la monarchie…
Le tiers s’énerve aussi contre le roi : celui-ci ne peut recevoir ses représentants parce qu’il doit rendre visite à M. Le Dauphin, son petit garçon gravement malade, alors qu’il vient de recevoir les deux autres ordres.
Là-dessus, Barentin, garde des Sceaux conservateur, organisateur de l’agenda du roi, joue en jeu dangereux en bloquant l’obtention d’une entrevue à la délégation du tiers état...
Selon le marquis de Bombelles, un député du tiers s’emporte à propos du roi et du Dauphin : « Son fils est moins malade que l’État ! » ; personne n’ose répéter cela, mais personne ne désapprouve vraiment…
Bailly, porte-parole du tiers, essaie de s’adresser à Necker pour pouvoir voir le roi, en évitant donc le garde des Sceaux Barentin, dont il devine le trouble jeu à son égard.
Necker va au château avec Bailly pour consulter le roi sur la question. Bailly doit attendre dans une pièce voisine.
Le roi répond à Necker que si Bailly veut une entrevue… il doit passer par le Garde des Sceaux, Barentin. ALORS QUE BAILLY EST DEUX PIÈCES À CÔTÉ
Bailly est coincé : s’il n’obtient rien, ses collègues du tiers gronderont contre lui. Il se rend donc directement chez Barentin, mais….... celui-ci est parti déjeuner.
Pas de problème, Bailly dit qu’il repassera. À 17h30, le secrétaire lui indique que BARENTIN N’EST TOUJOURS PAS REVENU (désolé ça m’énerve aux larmes)
Bailly décide de forcer le passage, et TADAAA qui voilà ? Barentin qui ÉTAIT LÀ !!
Le garde des Sceaux semble être devenu sympa pendant deux minutes : il dit à Bailly « pas de problème frère, on va voir le roi tout de suite ».
Les deux débarquent aux appartements du roi… et apprennent (Barentin le savait sûrement) que le souverain
EST
PARTI
Bon, il est parti à Meudon voir son fils malade. Il n’empêche, le manège devient ridicule, et même suicidaire pour le pouvoir.
Barentin laisse une note à Louis XVI disant que Bailly le supplie de le voir dès que possible.
À 19h30, une centaine de députés du tiers accompagnent Bailly au château pour mettre un petit coup de pression.
Le roi revient, et rentre directement dans ses appartements privés sans consulter son courrier……..
Les députés demandent si le roi va redescendre, on leur répond que Sa Majesté refuse de voir qui que ce soit le soir même : le Dauphin est dans un état déplorable.
Le soir même, Bailly finit par obtenir un billet de Barentin de la part du roi : aucune entrevue, ni le soir même, ni le lendemain, ni de date pour voir la délégation. Rien.
La Cour, devant ce spectacle tragique, où un père délaisse sa couronne pour pleurer son fils, ne trouve rien de mieux à faire que de traiter les députés du tiers de monstres, insensibles au malheur du Dauphin : « Il n’y a donc pas de père à la chambre du tiers ! » dit-on.
Les visites du couple royal à Meudon se sont multipliées en cette fin de mois de mai, des réunions ont été ajournées ; cela ne présage rien de bon.
(Ci-dessous, une reconstitution du château - détruit en grande partie - de Meudon)
Le Dauphin est défiguré par une enflure au visage, et « l’eau filtre dans sa poitrine » (Bombelles). Il se montre pourtant avenant, notamment avec sa mère, et semble souffrir un peu moins.
Alors que le petit garçon demande à son gouverneur : « M. le duc, ôtez-vous, que j’aie encore le plaisir de voir Maman », la rumeur veut qu’il dît : « Éloignez-vous, M. Le duc, afin que j’aie le plaisir de voir pleurer ma mère ». La haine populaire de la reine tient toujours…
La nuit du 3 au 4 juin, à 1h du matin, devant sa mère restée là, et sa soeur en larmes, Louis-Joseph, prince héritier de la couronne de France, âgé de seulement 7 ans et 3 mois, meurt.
Le roi est dévasté.
Louis XVI reste enfermé dans son appartement toute la journée du 5, et presque tout le 6. Le 7, il sort : on célèbre la messe de funérailles de son fils.
La reine peine à cacher sa tristesse, avec en plus la corvée de recevoir les condoléances protocolaires de toute la Cour.
Le marquis de Ferrières, peu inspiré par la mort du Dauphin, écrit à sa femme : «Le Dauphin est mort. Nous voilà en deuil pour deux mois et demi. J’avais acheté un habit assez joli et une veste, tissu soie et argent. Cela devient inutile pour le moment ».
Les résultats de l’autopsie du Dauphin sont éloquents : huit de ses vertèbres sont « cariées », et les côtes presque entièrement détachées sur un côté de la colonne vertébrale. « Ce prince a dû souffrir le martyre » (un diplomate contemporain, Fernan-Nunez).
Pour finir, sachez que le 16 octobre 1793 (« fêté » hier), par un étonnant concours de circonstances, le corps de Louis-Joseph est profané par des révolutionnaires, le jour même de l’exécution de sa mère Marie-Antoinette.
Lors des funérailles, aucune plainte ne s’élève contre des différences de traitement protocolaire entre les ordres ; non pas par respect du deuil, mais tout simplement parce que le tiers a obtenu satisfaction : ces différences ont été totalement effacées.
Pardon pour la tristesse de ces événements, mais ce n’est pas moi qui fais l’Histoire, et vous étiez prévenus : la comédie tourne en tragédie !
Nous verrons lors du prochain chapitre, enfin ! comment l’on est passé de cette véritable crise morale du sommet de l’État aux premières journées de la Révolution.
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