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[TW : espions nazis, chalutier]

C'est parti. J'ai concours blanc demain matin, donc ça me paraît être le meilleur moment pour me lancer dans un thread sans fin. Vous êtes prêt·e·s pour la fabuleuse histoire du ravitaillement des poches de l'Atlantique ?

2/ Je vais publier ça en trois gros blocs, en commençant par une présentation générale :

A. Les poches de l'Atlantique, quésaco ?

Donc, nous sommes en septembre 1944. Après le débarquement en Normandie le 6 juin, suivi de 2 mois de bataille, et celui en Provence le 15 août,
3/ …les armées alliées ont rompu les lignes ennemies et sont quasiment à la frontière allemande. À part l'Alsace, toute la France métropolitaine est libérée. Toute ? Non, une poignée de garnisons allemandes résistent encore et toujours aux libérateurs. Leur nom ?
4/ Dunkerque, les îles Anglo-Normandes, Lorient, Saint-Nazaire, La Rochelle, Royan et le Médoc (l'appendice où on fait du pinard juste en face de Royan, de l'autre côté de la Gironde). C'est ce qu'on appelle couramment les "poches de l'Atlantique".
5/ Pourquoi ces garnisons côtières n'ont pas été balayées avec le reste par les armées alliées ? C'est assez compliqué.
6/ En gros, avant le Débarquement, les Alliés sont conscients qu'ils vont avoir besoin des ports français pour amener renforts et ravitaillement à travers la Manche, parce que les plages de débarquement seront vite insuffisantes pour tout débarquer.
7/ Même s'ils mettent au point deux ports artificiels à partir de caissons en béton (les "Mulberries"), ils savent que ça ne durera qu'un temps. Côté allemand, on se doute, surtout après l'échec du raid canadien contre Dieppe (19 août 1942), que les Alliés ne vont pas attaquer…
8/ …frontalement les ports, qui sont les points les mieux défendus du "mur de l'Atlantique" (qui par ailleurs est autant un mur qu'un crop top en résille est une cotte de mailles), mais qu'ils vont chercher à les prendre à revers par voie terrestre après avoir débarqué.
9/ Du coup, en janvier 1944 Hitler publie une directive qui fait des principaux ports de la mer du Nord, de la Manche et de la côte atlantique des "forteresses", ce qui implique qu'on renforce les défenses côté mer mais aussi côté terre.
10/ Sur ce, le débarquement a lieu en Normandie le 6 juin 1944, les Alliés installent une tête de pont assez solide mais ils patinent pas mal dans le bocage normand. Le port le plus proche, Cherbourg, finit par tomber, mais avec 11 jours de retard sur les plans.
11/ Surtout, il a été saboté par les Allemands et nécessite des travaux de remise en œuvre. Rajoutez une tempête qui endommage les ports artificiels, et vous avez une crise logistiques pour les troupes alliées qui sont sur le continent. Du coup, ça rame. Fin juillet, le front…
12/ …est finalement rompu par les Américains, au sud du Cotentin, et les blindés du général Patton s'engouffrent sur les arrières allemands (c'est la percée d'Avranches, 1er août 1944) : ils partent tous azimuts, à l'est pour encercler les troupes allemandes en Normandie,
13/ …au sud pour atteindre la Loire et à l'ouest pour libérer le Bretagne. Le rythme est assez rapide (en partie grâce à l'action de la résistance bretonne), mais une fois arrivées devant les ports bretons transformés en forteresse, les troupes allemandes arrêtent de battre en…
14/ …retraite et s'installent dans les positions défensives, ce qui stoppe l'avance américaine devant Brest, Lorient et Saint-Nazaire (oui, Saint-Naz' est un port breton).

Pour les ports du Sud-Ouest, c'est encore plus simple : après le débarquement en Provence le 15 août,…
15/ …Hitler ordonne enfin la retraite générale des armées allemandes vers la frontière deux jours plus tard - sauf les garnisons des ports qui doivent tenir le plus longtemps possible, pour empêcher les Alliés de les utiliser.
16/ Du coup, dans le Sud-Ouest, les maquisards, sortis du maquis, talonnent les troupes allemandes en retraite et libèrent les patelins au fur et à mesure. Mais quand ils se retrouvent devant les ports fortifiés (La Rochelle et Royan)…
17/ …ils sont pas du tout mais alors pas du tout équipés pour les assiéger, donc le statu quo s'installe peu à peu.

Bref, fin août 1944, pendant que les blindés alliés cavalent vers la Belgique et l'Alsace, à l'arrière, les Alliés commencent à assiéger les ports un par un.
18/ Calais, Boulogne, Le Havre, Brest sont libérés en septembre. Sauf que c'est des sièges extrêmement coûteux (par ex. celui de Brest mobilise 50 000 soldats américains pendant un mois, dont 10 000 tués et blessés, soit quand même 1% des pertes américaines de l'ensemble de…
19/ …la guerre, Pacifique compris), et en plus les ports (déjà bien amochés par les bombardements avant le débarquement) sont plus ou moins complètement détruits. Mais miracle, le 4 septembre, la pointe de l'armée britannique en Belgique libère Anvers intact et par surprise,…
20/ …avant que les Allemands aient pu le saboter : Anvers, c'est alors le 3e port du monde, sa capacité représente la moitié de l'ensemble des ports français, et en plus c'est plus proche du front. Banco.
21/ D'un coup, l'état-major allié se rend compte que les ports de l'Atlantique, bah ils en ont rien à péter en fait. Eisenhower dit à de Gaulle que les ports encore occupés par les Allemands, c'est surtout le problème du gvt français, donc qu'il se démerde avec l'armée française.
22/ Mais attention, pas l'armée française bien équipée en Afrique du Nord et qui a débarqué en Provence, non : vu que c'est les Américains qui ont payé tout le matos, c'est eux qui décident comment l'employer, et le front allemand est prioritaire. Du coup, ce qu'il reste au…
23/ …gvt français, c'est les FFI (forces françaises de l'intérieur), c'est-à-dire les troupes sorties du maquis, qui doivent un peu se démerder avec ce qu'elles ont sous la main (du matos de 1940, les armes parachutées par les Britanniques pendant l'Occupation, des armes…
24/ ennemies capturées, etc.). La moitié des mecs sont en sabots et n'ont pas de manteaux d'hiver et, spoiler, l'hiver 1944-45 sur la côte atlantique est l'un des plus froids et boueux de l'histoire. Donc les conditions de vie terribles se rajoutent au sous-équipement...
25/ …Le rapport de forces est tellement en faveur des garnisons allemandes (mais tellement : à l'automne 1944, il y a environ 700 pièces d'artillerie de plus de 75 mm dans les garnisons allemandes, contre 80 en face), que même si elles sont isolées et à 1000 km de…
26/ …l'Allemagne, elles savent que les troupes françaises ne peuvent pas libérer les ports par la force. Et de fait, le siège de ces ports durera neuf mois jusqu'en avril et mai 1945, et la capitulation générale.
27/ Pour compléter le tableau, il faut rajouter qu'il y'a 200 000 civils français qui se sont retrouvés piégés lorsque les "poches" se sont refermées en septembre, et qui vivent donc eux aussi le siège et le blocus pendant 9 mois, avec un hiver très difficile rappelons-le.
28/ Bon, c'était une intro un peu longue, mais comme disait Renaud
"ça y est j'ai planté le décor
créé l'climat de ma chanson
ça sent la peur, ça pue la mort
j'aime bien c't'ambiance, pas vous ? ah bon"
(la suite arrive dans 15-30 minutes)
29/ B : Les poches de l'Atlantique, pourquoi c'est intéressant ?

Sans doute une question que vous vous posez depuis 28 tweets. Rassurez-vous, je ne vais pas vous faire l'ensemble de l'intro et de la conclu de mon mémoire (même si elles sont très convaincantes I guess),
30/ mais juste vous expliquer pourquoi c'est un objet d'études intéressant - faut bien justifier ma bio "histoire sociale et culturelle de la 2e GM", parce que là vous vous dites juste "pfff qu'est-ce que c'est chiant l'histoire militaire" (et si vous êtes taquins,…
31/ …vous dites même "histoire-batailles" pour me charrier).

Bon, déjà, faut savoir qu'un siège c'est une configuration particulière.
32/ D'ailleurs, on dit souvent que la 2e GM marque définitivement un tournant, une période où l'on passe du siège (la bataille POUR une ville) au combat urbain (la bataille DANS la ville) comme mode principal de capture des villes.
33/ Et on donne comme exemples les batailles de Stalingrad (hiver 1942-43) et de Berlin (avril-mai 1945), marquées par une guérilla urbaine très violente entre Armée rouge et armée allemande.
34/ Bon, en réalité c'est plutôt faux, parce que le combat urbain ça a lieu depuis bien plus longtemps, que la distinction entre ces deux formes est super réductrice, et que deux des plus grands sièges de l'histoire (Leningrad et Sébastopol) ont lieu pendant la 2e GM.
35/ Mais n'empêche, c'est vrai que les sièges "classiques" (où tu attends que la ville tombe comme un fruit mûr) sont rares, encore plus sur le front de l'Ouest ; et surtout, le siège des poches de l'Atlantique est super particulier.
36/ D'abord, parce que c'est un siège où les garnisons assiégées sont plus puissantes que les troupes assiégeantes, et elles ont donc l'initiative - c'est souvent l'inverse.
37/ Et surtout, c'est un siège où les civils assiégés ne sont pas des compatriotes de la garnison, mais des troupes qui les assiègent. Et ça, ça change un peu tout. Parce que côté français, on a pas trop envie d'envoyer des pruneaux sur sa propre population (bon, Royan est…
38/ …complètement rasé par des bombardements en janvier et avril 1945, mais ça mériterait tout un thread ces bails-là donc tant pis), et on n'a pas envie non plus de détruire les quelques ports qui sont ni détruits, ni réquisitionnés par les Alliés (on pense déjà à la…
39/ …reconstruction). Côté allemand, on pas tellement envie de s'encombrer de civils français non plus. Et du coup, il va y avoir des pourparlers en pagaille entre les belligérants dans les poches de l'Atlantique : demandes de reddition régulièrement refusées, échanges de…
40/ …prisonniers, évacuation des civils "empochés", ravitaillement des civils par la Croix-Rouge depuis l'extérieur de la poche, etc. En gros, ça agite le drapeau blanc toutes les semaines. Et en 1944, c'est finalement pas si courant (après attention, une certaine…
41/ …historiographie et des travaux d'historiens locaux non-universitaires mettent en avant "la guerre sans haine" ou "la guerre dans les règles", c'est une construction fantasmée : il y a des combats, il y a des exactions, il y a de la violence de guerre, y compris contre…
42/ …les civils).

Ensuite, à côté de ça, pourquoi c'est intéressant aussi à l'échelle de l'histoire nationale ? Parce que ces qqs "poches", pendant les neuf mois de septembre 1944 et mai 1945, constituent un territoire qui a une dynamique inverse au reste de la France…
43/ …métropolitaine : là où la majorité de la métropole est libérée, sort de l'Occupation et entame son processus de sortie de guerre, les poches non seulement restent occupées mais elles deviennent un front, un espace de combats.
44/ Et du coup, étudier les poches c'est faire un "pas de côté" pour étudier en général la sortie de guerre de la France en 1944-1945.

Pour évoquer cela, faut que je revienne sur deux concepts importants : le front et la sortie de guerre.
45/ Le front, vous allez me dire : c'est facile, c'est l'espace où il y a des combats. Oui. Sauf que le front, c'est pas juste une ligne sur une carte d'état-major, c'est un espace hyper complexe. Et le souci, c'est que, alors que des concepts comme "bataille" ou "siège" ont...
46/ …été revisités par l'historiographie, celui de "front" pas du tout, c'est une prénotion pure dans les travaux d'histoire de la guerre (y'a même pas d'article "front" dans les deux principaux dicos d'histoire militaire en français et en anglais).
47/ Du coup, les quelques tweets que vous allez lire, c'est quasiment l'analyse la plus détaillée du concept que vous pouvez trouver en français, en allemand ou en anglais (j'exagère à peine, si vous en connaissez go DM).

En gros, le front c'est d'abord une construction…
48/ …administrative et institutionnelle : quand un territoire est défini comme un front, ça implique d'attribuer des statuts juridiques différents à différents territoires, ça implique que le rapport de force entre plusieurs autorités, civiles et militaires, y est chamboulé,
49/ …ça implique que la contrainte sociale exercée sur les individus par les autorités y est plus forte, etc.

De plus, le front, c'est un "cadre d'expériences" (au sens d'Erving Goffmann). En gros, pour Goffmann, ce n’est pas l’expérience des acteurs qui détermine les…
50/ …structures sociales, ni les structures qui déterminent l’expérience, mais les deux en même temps : l’expérience individuelle n’a lieu qu’en étant socialisée dans des structures ; les structures n’existent que lorsqu’elles sont mises en œuvre par les expériences des acteurs.
51/ Du coup il introduit le concept de "cadre" : c'est l'ensemble des éléments qui permettent aux individus de reconnaître et d’appréhender la situation dans laquelle ils sont impliqués, et du coup d’adapter leur comportement et leurs pratiques.
52/ Et un front, c'est carrément ça : c'est un ensemble d'événements, de dispositifs et de représentations qui permettent aux individus d'inscrire leur expérience individuelle de la guerre dans un cadre plus large, qui donne à cette expérience une signification et une cohérence.
53/ C'est ce qui permet par exemple à 2 soldats allemands qui ont combattu à 4 000 km l'un de l'autre de se considérer tous les deux comme des anciens du front de l'Est, et de penser qu'ils ont une expérience commune, qui n'a rien à voir avec celle d'un autre qui combattu…
54/ …en Italie par exemple. C'est ce qui permet à 2 soldats ayant combattu face à face à Saint-Nazaire de considérer alors qu'ils n'étaient pas dans le même camp qu'ils ont une expérience commune, celle d'avoir combattu pendant 9 mois sur un front secondaire et délaissé.
55/ Et ainsi de suite.

Enfin, un front c'est évidemment l'espace géographique dans lequel se déploient les combats, mais ce n'est pas du tout une simple ligne : c'est un espace dynamique, qui évolue (même dans le cas d'un siège relativement statique), qui a une certaine…
56/ …profondeur et une certaine porosité (oui, parce qu'un front, c'est traversé par des individus, officiellement ou clandestinement, et par des informations). Bref, le front, c'est une construction.
57/ Et du coup, les poches de l'Atlantique, en raison de leur échelle réduite et du fait qu'elles se forment de manière largement imprévue à l'été 1944, c'est un laboratoire excellent pour étudier les processus de construction d'un front.
58/ (c'est d'ailleurs peut-être le truc qui me semble le plus intéressant dans mon travail de master)

2e concept : la sortie de guerre. C'est une notion qui s'est développée ces vingt dernières années. L'idée, c'est que le concept d'"après-guerre", issu de l'histoire des…
59/ …relations internationales, est beaucoup trop rigide et ne reflète pas l'expérience des individus et des sociétés : des mecs signent un papelard et hop, du jour au lendemain tu passes de la guerre à l'après-guerre.
60/ La sortie de guerre au contraire, ça désigne l'ensemble des processus par lesquels une société en guerre (et qui plus est, dans notre cas, occupée pendant 4 ans), et les individus et institutions qui la composent, se réadaptent à une situation de paix, sur tous les plans.
61/ C'est une approche plus dynamique en gros, et du coup ça commence en amont et ça se prolonge en aval de la fin des hostilités proprement dite. (Pour plus de détails, vous pouvez lire cet article par exemple : cairn.info/revue-les-cahi…)
62/ Donc, pour la majorité de la France métropolitaine, la sortie de guerre commence à la Libération (et même avant en fait, vu que les gens dès l'Occupation imaginent et anticipent ce qui va se passer et ce qu'ils vont faire à la Libération), et se poursuit après le 8 mai 1945.
63/ Il y a une période de 9 mois entre la Libération et la fin de la guerre, qui est incroyablement dense pour la société française : restauration de l'administration républicaine, épuration, débats politiques issus de la Résistance sur le futur modèle social, début de la…
64/ …reconstruction économique, premiers retours d'Allemagne, premières élections depuis 1936 qui sont aussi les premières élections où votent les femmes.
65/ Sauf que comme les poches de l'Atlantique se rendent en mai 1945, il y a un décalage : dans ces territoires, la fin de l'Occupation coïncide avec la fin des hostilités. Il n'y a pas ces neuf mois qui font office de période de transition.
66/ Et du coup, c'est intéressant de voir comment tous ces processus ont lieu dans les anciennes poches de l'Atlantique : est-ce qu'ils sont décalés, ou accélérés, ou différents par rapport au reste de la métropole ?
67/ Spoiler : bah ça dépend (forcément), mais en gros ils sont globalement plus rapides, en raison de la volonté de vite revenir à la normale dans la lignée du reste de la société métropolitaine.
68/ Pour autant, la mémoire locale des poches de l'Atlantique et de leur spécificité reste très forte à l'échelle locale, jusqu'à aujourd'hui (alors qu'elle disparaît quasi complètement de la mémoire nationale de la Libération, dès 1946).
69/ Vous l'aurez compris, ce décalage entre l'intérieur des poches et l'extérieur rend le tout très intéressant. Mais, c'est plus compliqué que ça, parce que ce décalage n'est pas si schématique : il n'y a pas une dichotomie rigide entre intérieur et extérieur.
70/ Comme je l'ai dit, un front c'est poreux, et l'intérieur et l'extérieur des poches sont interdépendants et en dialogue permanent. D'abord au sens propre : la situation administrative, c'est que les affaires civiles à l'intérieur des poches sont gérées par l'ancienne…
71/ …administration de Vichy qui est restée sur place, et que le reste du territoire des départements concernés est géré par les nouveaux préfets nommés par de Gaulle.
72/ Et les Allemands autorisent les administrateurs français à traverser les lignes pour rendre compte de la situation, car ils ne veulent pas s'occuper des civils. On a donc une situation pour le moins originale :
73/ ...vous avez des sous-préfets de Vichy qui rendent des comptes aux préfets de la Libération, et ils organisent ensemble l'évacuation ou le ravitaillement des civils assiégés.

Ensuite, de manière générale, la présence des poches maintient les territoires limitrophes dans…
74/ …une situation de guerre, parce que quand le principal port du département est encore occupé, que vous vous retrouvez avec des milliers de civils réfugiés plus des milliers de combattants français, que la moitié de votre ravito part en train à l'intérieur des poches et que…
75/ …les états-majors militaires contestent l'autorité des pouvoirs civils car ils veulent avoir les coudées franches, c'est un peu compliqué de penser à la reconstruction et à l'après-guerre. Et là je parle au niveau administratif, mais au niveau individuel aussi…
76/ …ça se traduit par des familles séparées pendant neuf mois, des villages entiers évacués car trop près du front, des centaines de milliers de personnes qui restent à portée des canons allemands, etc.

D'un autre côté, à l'intérieur des poches, même si le début du siège…
77/ …entraîne des conditions de vie encore plus dures et des relations avec l'occupant encore plus tendues, on n'est pas dupe.
78/ On se rend bien compte qu'il n'y a pas 1312 issues possibles, surtout au fur et à mesure de l'avance alliée en Allemagne. On anticipe déjà la libération ; on la craint aussi, car on ne sait pas si les Alliés ne vont pas lancer un assaut destructeur pour libérer les ports.
79/ Et donc, sur le plan mental tout du moins, la sortie de guerre est déjà entamée.

Pour conclure, la situation sur le front de l'Atlantique (à la fois les poches assiégées et les territoires qui les entourent) est très particulière et (je crois) intéressante.
80/ Dans mon travail de master, ma conclusion et mon interprétation, c'est que sur le front de l'Atlantique pdt ces 9 mois de siège, on est à la fois pleinement en guerre (ce n'est pas un simple combat d'arrière-garde anecdotique)...
81/ ...et pleinement en sortie de guerre (même à l'intérieur des poches encore occupées).
82/ C : il devait pas y avoir une histoire drôle à la base ?

Là normalement vous vous dites : "le mec a réussi à m'appâter et à me faire lire 80 tweets où il résume son mémoire avec une promesse à la con ?", et vous êtes pas content.e.s. Patience, ça arrive.
83/ On va s'intéresser à un point précis (et du coup à l'histoire drôle) : le ravitaillement des garnisons allemandes.

Déjà, il faut savoir que toute la durée du siège, les garnisons allemandes restent en contact radio permanent avec Berlin.
84/ Surtout, malgré la distance, l'état-major allemand garde le contrôle sur les garnisons, notamment en remplaçant les commandants de garnisons soupçonnés de "mollesse" : ça veut dire concrètement qu'en avril 1945, vous avez un colonel qui est en…
85/ …Allemagne (autant vous dire que la situation commence à puer pas mal), qui prend un avion et qui va prendre le commandement d'une garnison dans le Médoc, à 2000 km de sa famille qu'il laisse derrière lui, en sachant que le bazar va pas tenir 3 semaines et qu'il va finir…
86/ …en captivité en moins de temps qu'il n'en faut pour vider les caves du Médoc (déjà là, moi je trouve ça rigolo d'imaginer sa tête quand on lui a donné son ordre de mission).
87/ Faut dire que la "mollesse", c'est pas au programme : les instructions qu'Hitler a donné, c'est ça : "les commandants des forteresses défendent les territoires qui leur ont été confiés jusqu’au dernier homme.
88/ Capituler, cesser de résister, éviter le combat ou battre en retraite est hors de question. Le territoire qui lui a été confié est le destin du commandant de forteresse."
89/ En gros, la garnison, c'est un avatar à échelle réduite de la Volksgemeinschaft (la communauté nationale) : la détermination et le destin du chef sont intimement liés à ceux de la communauté/garnison toute entière.
90/ Bon dans la pratique, c'est un peu plus compliqué que ça : déjà, les chefs de garnisons sont diplomates, ils remplacent "jusqu'au dernier homme" par "jusqu'à la dernière cartouche", pour pas trop inquiéter la troupe.
91/ Ensuite : les garnisons sont à l'image de l'armée allemande de 1944-45, c'est-à-dire un gigantesque patchwork, sur le plan du matériel, de l'expérience et des appartenances ethniques.
92/ Pour le matos, en gros c'est un historique de toutes les conquêtes allemandes depuis 1938 : vous avez des armes autrichiennes, tchécoslovaques, polonaises, belges, françaises, italiennes, russes, et pas toujours les munitions qui correspondent.
93/ Mais bon dans l'ensemble y'a bcp plus de puissance de feu qu'en face, donc de ce côté-là ça tient.

Niveau expérience, pareil c'est un bordel : en gros, au moment de la fermeture des poches, on prend tout ce qu'on a sous la main : fantassins expérimentés, mais aussi marins…
94/ …débarqués des navires, aviateurs cloués au sol, mécaniciens, ouvriers, secrétaires, convalescents, etc. Sur le papier c'est pas glorieux, mais étant donné que la durée moyenne de formation avant d'être envoyé au front dans l'armée allemande de cette époque c'est une…
95/ …semaine, je peux vous dire qu'un mécano boiteux de 50 ans qui a eu 9 mois de siège pour s'entrainer, c'est quasiment un soldat d'élite dans la Wehrmacht de 1945.
96/ Enfin, sur le plan ethnique, c'est pareil : diversifié. Dans l'armée allemande en France en 1944, il y a des "troupes de l'Est", formées à partir de prisonniers soviétiques sortis des camps, qui s'engagent soit pour ne pas crever de faim, soit par anticommunisme et pour ne…
97/ …pas crever de faim, soit par nationalisme et pour ne pas crever de faim.
98/ On retrouve des Russes, des Ukrainiens et des Géorgiens (il faut faire attention aux assignations ethniques données par l'armée allemande qui ne correspondent pas forcément aux nationalités de l'URSS) dans certaines poches.
99/ Les officiers leur font peu confiance ; de fait il y a beaucoup de désertions.
100/ Même parmi ceux considérés comme "Allemands ethniques" par le régime nazi, on trouve en fait des Autrichiens, des Alsaciens-Mosellans et des Polonais, qui sont particulièrement ciblés par les tracts de propagande français.
101/ Y'a même 200 fusiliers-marins italiens qui se retrouvent à l'île de Ré, allez savoir 🤷‍♂️, même eux se demandent ce qu'ils foutent là (bon en réalité je sais comment ils sont arrivés là mais c'est une trop longue histoire :-P).
102/ Globalement, comment expliquer que les garnisons tiennent 9 mois jusqu'à la capitulation, malgré quelques désertions ? Déjà, la situation dépend vraiment des individus, en raison de la diversité susmentionnée.
103/ C'est assez complexe car ça s'inscrit dans des débats historiographiques (celui autour de la contrainte et du consentement des soldats, et celui sur l'adhésion idéologique au nazisme des soldats de la Wehrmacht).
104/ En gros, vous avez un ensemble de facteurs : manque d'information sur la situation générale, efficacité de la propagande, mesures disciplinaires, cohésion interne des "groupes primaires" de soldats.
105/ Et surtout, deux éléments très importants pour faire tenir une troupe assiégée : le courrier et la bouffe.

Les nouvelles de la famille, c'est un élément absolument fondamental dans la vie du soldat, et la Wehrmacht n'échappe pas à la règle.
106/ Pour citer un sous-off allemand, "le courrier du pays est notre pain quotidien, une médecine de l’âme. Il apporte à chacun infiniment davantage que les pauvres informations qu’il contient."
107/ C'est une sacrée organisation : on estime que la poste militaire allemande a transporté entre 30 et 40 milliards de lettres et colis dans les deux sens pendant le conflit, soit entre 15 et 20 millions par jour.
108/ En gros, en moyenne, les soldats ont eu des nouvelles de leurs proches 3 ou 4 fois par semaine. Sauf que quand nos poches se forment, les lignes de communication sont coupées. Plus de nouvelles de leur famille pour les garnisons, c'est un énorme problème.
109/ L'état-major allemand va essayer de rétablir la communication postale. Deux solutions : les sous-marins, sauf que l'amiral Dönitz considère qu'ils ont autre chose à faire (il n'y aura que 4 voyages de sous-marins entre les poches et l'Allemagne sur neuf mois) ; et l'avion
110/ En gros, des vols nocturnes et isolés, le plus discrets possible, au-dessus des lignes alliées, pour transporter entre autres des sacs de courrier. Problème : c'est risqué et peu fiable, sur 153 vols 19 sont abattus et 24 doivent faire demi-tour.
111/ Et c'est alors que quelqu'un va avoir une idée absolument géniale : des cartes postales radiophoniques (c'est pas un oxymore vous allez voir). Vous vous souvenez que les poches sont en contact radio permanent avec l'Allemagne ?
112/ Fort bien, se dit-on, on n'a qu'à transmettre le courrier par radio. Sauf que nos garnisons, elles rassemblent 110 000 mecs (c'est-à-dire 1 % de l'ensemble des armées allemandes en 1945 quand même), donc on ne va pas pouvoir tout dicter un par un.
113/ Du coup, on fait des cartes préremplies : les soldats ont le choix parmi une dizaine de phrases types très courtes, style "Vais bien, pas d’inquiétude. Salutations chaleureuses".
114/ Par radio, on envoie juste le numéro de la phrase, le nom du mec et l'adresse de la famille, et en Allemagne, on établit une vraie carte au nom du soldat avec la phrase type et on l'envoie à l'adresse.
115/ ça donne quelque chose comme ça (Le message signifie : "Chaleureuses salutations de Noël et meilleurs vœux pour la nouvelle année ! Helmut.").
116/ ça permet de passer seulement 30 secondes par message, mais même à ce rythme et en y consacrant un émetteur radio plusieurs heures par jour, ça fait seulement un courrier par soldat par mois - c'est déjà mieux que rien. Quant aux familles, elles répondent par le même moyen.
117/ Certaines réponses sont publiées dans le journal de la garnison. C'est ainsi que tous les mois les 9 000 soldats de la garnison de la Gironde savent qu'Eva envoie des gros poutous à son Hartwig, qui est leur commandant.
118/ (J'exagère un peu, c'est plutôt : "Enfants, Mammi et moi en bonne santé, parents, frères et sœurs aussi. Tous saluent chaleureusement. Nous pensons à toi avec espoir et fierté. Eva.").
Bref, un système drôlement ingénieux si vous voulez mon avis.
119/ Quant à la bouffe, c'est l'éternel problème de toute troupe assiégée.
120/ Déjà, même s'il y a des réserves au début du siège, il y a un rationnement assez sévère, différent en fonction des poches. Comme vous pouvez le voir sur ce tableau fait par votre serviteur, c'est assez raide.
121/ Ensuite, on fait appel aux ressources locales : les garnisons allemandes réquisitionnent drastiquement les vivres des civils français empochés ; elles utilisent aussi les terres agricoles disponibles.
122/ C'est ainsi que l'aérodrome de Lann-Bihoué (celui où il y a le bagad) est utilisé pour planter des choux. Enfin, elles organisent parfois des razzias à l'extérieur des poches. Par exemple, en janvier 1945, des petits malins ont la superbe idée d'organiser une foire à…
123/ …bestiaux à Marans, à 5 km du front de La Rochelle : bah les Allemands font un raid, en 6 heures c'est plié, ils repartent avec 590 bœufs, 576 moutons, 270 agneaux, 61 porcs, 17 chevaux, 148 tonnes de céréales et 17 tonnes de légumes secs.
124/ Enfin, il y a du ravitaillement par l'extérieur. Déjà par les sous-marins et les avions qu'on a déjà évoqués, pour les denrées impossibles à trouver dans les poches elles-mêmes. Mais aussi, il y a des projets de ravitaillement par l'Espagne.
125/ ‼ ATTENTION ‼ c'est là qu'arrive l'épisode drôle avec les espions nazis !

Pour précision, mes sources pour cet épisode sont :
- avant tout le journal de guerre du haut commandement de la Marine allemande (c'est en gros un énorme journal qui retrace jour après jour…
126/ …l'ensemble de l'activité de l'état-major, ce qui veut dire qu'il faut se taper mille pages d'allemand administratif par mois, pendant neuf mois, pour trouver jour après jour les quelques paragraphes qui concernent les poches de l'Atlantique)
127/ - les archives des services de renseignement de la Marine nationale
- et les principaux quotidiens régionaux du Sud-Ouest publiés pendant la période.

Cela dit, allons-y. Déjà, il faut savoir que Madrid pendant la 2e GM, c'est un véritable nid d'espions.
128/ Tout le monde magouille, Allemands, Espagnols et Alliés, personne n'est dupe mais le pays reste officiellement neutre. Cela n'empêche pas le régime nazi d'y avoir des activités économiques et d'espionnage sous le couvert d'une entreprise civile, la Sofindus.
129/ Dès septembre 1944, la marine allemande se dit que ce serait pas con de ravitailler La Rochelle et Royan discrétos depuis les ports basques, après tout c'est pas très loin. Mais comme la marine et l'aviation alliées contrôlent les mers, il faut faire dans le feutré.
130/ Ils contactent donc le RSHA. Le RSHA (Reichssicherheitshauptamt, Office central de sécurité du Reich), en gros c'est les pires salopards. Le RSHA, c'est l'élément central de la politique de terreur et de l'appareil répressif nazi. C'est une pieuvre qui chapeaute…
131/ …l'extermination des Juifs d'Europe (Eichmann était chef d'un bureau du RSHA), le système concentrationnaire, la répression politique et la lutte contre la résistance, la Gestapo, et aussi le SD, le service de renseignements de la SS, qui a des réseaux en Espagne.
132/ Bref, la Marine contacte le RSHA qui envoie des agents sur la côte basque. Ils récupèrent un chalutier, camouflé pour ressembler à n'importe quel autre chalutier espagnol.
133/ Le plan, c'est de partir en mer comme si de rien n'était, puis de rejoindre de nuit un point au large de La Rochelle, et là de transborder la cargaison dans des vedettes qui viennent de la garnison allemande ni vu ni connu. Plan bien ficelé vous me direz. Sauf que ça traîne.
134/ Ça traine, et la marine est pas contente. Croyez-moi, l'écrit administratif des institutions nazies, c'est particulier, mais semaine après semaine on peut sentir l'agacement de l’état-major de la marine. Et le RSHA répond toujours : "C'est trop tôt.
135/ Faites-nous confiance, on est très pointilleux, on laisse rien au hasard, on connaît notre métier, etc." En février 1945, catastrophe : le RSHA s'inquiète, craint que la couverture soit compromise. En réalité, elle est pas compromise, elle est ultra cramée depuis longtemps.
136/ Dès l’automne 1944, la presse régionale du Sud-Ouest, globalement anti-franquiste, se fait l'écho de rumeurs de ravitaillement des poches allemandes depuis l'Espagne.
137/ Surtout, pendant l'hiver, les services de la Marine française voient un peu ce genre de coup arriver, et les ambassades française et britannique menacent le gouvernement de Franco en lui disant que si ça arrive, ça va barder. Même si Franco et Hitler sont plutôt…
138/ …bons potes, en 1945 Franco n'a pas forcément envie de se mettre à dos les Alliés occidentaux m'voyez - surtout que le gouvernement républicain en exil (✊) commence à se dire que, vue la situation d'Hitler et de Mussolini, Franco pourrait bien partir avec l'eau du bain.
139/ Mais les barbouzes du RSHA ne savent pas qu'ils sont carrément cramés, ils veulent juste écarter des soupçons éventuels (faut dire qu'un chalutier neuf qui reste au port pendant 5 mois c'est suspect aussi, m'enfin).
140/ Du coup, y'en a un qui a une idée de génie : "eh les mecs, on est cons, j'ai une super idée pour assurer la couverture du bateau : on n'a qu'à partir dans une vraie expédition de pêche ! Avec le matos, le ciré et tout ! Et comme ça en revenant on est tranquilles, des vrais…
141/ …pêcheurs, IN-SOUP-ÇON-NABLES." Et du coup, on a Hans, Helmut et Hermann (je connais pas leur nom en vrai) qui partent pendant 3 semaines pêcher le thon rouge dans l'Atlantique pour assurer une couverture qui est en fait déjà complètement cramée ^^
142/ La meilleure, c'est qu'en revenant, ils sont finalement prêts, la cargaison est chargée, l'opération est lancée en avril 1945. 6 mois de boulot et trois semaines dans les embruns et l'odeur de poisson pour en arriver là quand même !
143/ Et là je rigole pas, littéralement une heure après que la confirmation a été donnée, l'état-major de la marine reçoit un coup de fil d'Himmler en personne qui les INCENDIE et annule immédiatement TOUTE l'opération (parce que le gvt espagnol vient de menacer l’ambassadeur...
144/ ...allemand de ne pas tenter ce genre de coup foireux à partir du sol espagnol).

Voilà, pas de quoi se taper sur les cuisses (bon ça vaut largement le scénario du prochain OSS 117 à mon avis), mais perso j'étais mdr devant mes archives...
145/ ...parce que je m'attendais clairement pas à trouver ça entre un rapport météo de la Méditerranée Ouest et un compte rendu de réunion du vice-amiral Tartampion.
146/ Et voilà les enfants, voici comment en vous survendant une anecdote demi-drôle je vous ai vais fait lire 150 tweets sur mon sujet de recherche ! Lâche un pouce bleu et n'oublie pas de follow + RT 😉😉😉🙏🙏🙏
147/ D'ailleurs, j'ai oublié de la mettre en début de thread, voici une carte maison de la situation des poches de l'Atlantique, livrée pour vous.
148/ Si vous avez des questions, des demandes de précision ou des corrections, n'hésitez-pas !
149/ Je viens d'y passer 6 heures, je ne ferai plus jamais de thread de ma vie, achevez-moi.
150/ J'en profite pour @ les gens qui ont réagi il y a 3 jours quand j'ai annoncé ce thread (et puis symboliquement je voulais atteindre les 150 tweets) : @maitrepanda5 @hawthorn_ghost @BolcHyperion @feygelehh @BanestoPesto @Weathercomrade @petermrl @alecmimoun @virgile_94
-vais
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