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Mélusine @Melusine_2
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▶️ Comme promis, je vais tenter de répondre à la question suivante : pourquoi la blanchité ne fait-elle pas référence à la couleur de peau des gens (mais pourquoi il est quand même question de “blancs”) ?
Autrement dit : pourquoi y a-t-il des « blancs » alors qu’il n’existe rien de telle qu’une « couleur de peau blanche » ?
1) Il est facile de se rendre que ce qu’on appelle « une peau blanche » relève moins d'une carnation réelle que d’un ensemble de caractères perçus (et multiples : apparence physique, vestimentaire, langue, pratiques, etc.).
En réalité, les gens qu’on identifie au quotidien comme « blancs » n’ont pas la peau plus claire que les autres. Il existe de nombreux groupes racisés dont la peau est aussi claire, voire plus claire que celles de nombreux « blancs ».
Le critère épidermique est loin d’être suffisant pour « être blanc ». On se rend compte que de nombreuses populations « à la peau claire » ne sont pas du tout perçues comme blanche, ou alors ne le deviennent qu’après un long processus d’incorporation sociale.
J’ai cité les travaux de Noel Ignatiev sur les immigrés irlandais aux US, qui sont « devenus blancs » au fil des décennies, en développant notamment des stratégies actives pour se fondre dans le groupe dominant.
On peut également penser à l’évolution de la perception des immigrés italiens en France. Au XIXe siècle et au début du XXe, ils sont perçus comme fondamentalement étrangers à la population française – et subissent des massacres – avant d’y être incorporés.
Aujourd’hui, les personnes perçues comme juives, roms, arabes, slaves, etc. continuent d’apparaître comme étrangères au groupe dominant blanc, et cela n’a que peu à voir avec des considérations de couleur de peau, puisque beaucoup d’entre eux ont la peau claire.
Ces considérations ne valent pas que pour le groupe blanc. Il est aussi simple de se rendre compte que les gens perçus comme noirs ne sont pas en réalité ceux qui ont le taux de mélanine le plus élevé.
Bien d’autres critères entrent en compte, que nous appliquons tous inconsciemment et mécaniquement, parce que ces catégories ont une existence très forte dans les représentations collectives.
On a donc montré qu’être « blanc » n’avait que peu à voir avec le fait d’avoir une peau claire. Cette absence de concordance entre le statut racial et la couleur de peau apparaît parfois de manière explicite :
dans les colonies françaises d’Amérique du XVIIIe siècle, on distinguait par exemple les « petits Blancs » - les pauvres qui ne sont pas de vrais blancs - des « Blancs Blancs » qui sont des propriétaires terriens.
On comprend donc qu’il n’y a aucune identité entre le fait d’appartenir au groupe blanc dominant et le fait d’avoir tel ou tel caractère physique ou génétique. Il s’agit bien d’un statut social que la perception collective associe à un ensemble de facteurs socio-économiques.
2) Mais dans ce cas, pourquoi parler de « blancs » et de blanchité, des mots qui font référence à une couleur de peau ?
Parce que la « peau blanche » a été élevée au rang de critère premier de distinction de la race supérieure dans l’idéologie raciste occidentale, hégémonique au XIXe siècle.
Et c’est autour de ce critère (qui comme on l'a vu n'a aucune existence propre) que se sont construites les représentations racistes, les valences asymétriques des « races humaines » en matière cognitive, esthétique, symbolique, etc.
La blancheur de la peau a été considérée comme le symbole de l’élection des « blancs » parmi les humains, qui signalait la qualité de leur âme, de leur civilisation, de leurs valeurs morales etc.
Cette rhétorique soutient activement le développement de l’idéologie raciste qui vient justifier notamment l’impérialisme colonial et l’esclavage ( avec la controverse de Valladolid) [Réf : « Blanc, couleur de l’empire », Alain Ruscio].
Il faut en effet comprendre que le groupe blanc est une construction historiquement située qui répond à des enjeux politiques et économiques, notamment celui d’instaurer une distinction de nature, infranchissable, entre les colons et les colonisés.
Le couple Blancs/de couleur succède à celui de maîtres/esclaves (couple qui auparavant ne suivait pas strictement la "ligne de couleur") [Réf : « La fabrication des Blancs dans les colonies françaises », Frédéric Régent].
C’est parce que l’idéologie raciste s’appuie sur une matrice génétique que la « peau blanche » a eu et conserve une telle importance dans les représentations racistes (« peau blanche » ≠ peau claire, comme on l’a vu : non un critère phénotypique mais une construction sociale).
Ce symbolisme de la couleur a des effets matériels concrets : aux US, on constate que le salaire moyen des personnes noires à la peau foncée est plus bas que le salaire moyen de celles à la peau claire.
Une peau claire est considérée comme un signal de valeur et de beauté : ce qui pousse en particulier des femmes, à se blanchir la peau à l’aide de produits dangereux. [Réf : Pap Ndiaye, Questions de couleur. Histoire, idéologie et pratiques du colorisme]
Voilà pourquoi la « blanchité » est et n’est pas une question de couleur. Elle ne l’est pas parce que les « blancs » ≠ les personnes à la peau claire. Elle l’est parce que la peau claire reste à la fois la condition et le symbole de l’appartenance au groupe racial dominant.
C’est aussi pour cela qu’il me semble important que nous utilisions des mots qui conservent ces charges historiques et symboliques, qui ont été, comme l’écrit Balibar, « historiquement déterminants ».
Le système raciste dans lequel nous vivons s'appuie sur une l'idéologie de la suprématie blanche. Non pas celle, biologique, d’un groupe à la peau claire ; mais celle, imaginaire, fantasmée, de ceux que nous voyons blancs de peau - quand ils ne sont que blancs de statut.
[Les deux premières références sont tirées de l'ouvrage collectif De quelle couleur sont les Blancs ?, dirigés par Sylvie Laurent et Thierry Leclère, utile pour comprendre les différentes dimensions de la notion.]
[La troisième de l'ouvrage collectif De la question sociale à la question raciale ?, dirigé par les frères Fassin, essentiel pour faire un point sur les enjeux théoriques et politiques du traitement scientifique des questions raciales.]
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