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Chapitre 12 de notre thread sur le déclenchement de la Révolution en 1789 :
Pourquoi et comment se fit l’Acte 2 de la Révolution, le serment du Jeu de Paume.
Lors du chapitre précédent, nous avons vu comment le blocage total des états généraux avait mené à l’Acte I de la Révolution : le tiers état s’est proclamé Assemblée nationale, a suspendu les impôts, et aboli la monarchie absolue.
Louis XVI préfère ne pas prendre ces grands discours au sérieux : après tout, les députés du tiers n’ont pas les moyens de vraiment suspendre les impôts, et n’ont pas d’armée...
Il affiche donc sa sérénité en partant à Marly après la proclamation de l’Assemblée du 17 juin, « comme si de rien n’était » (marquis de la Maisonfort).
Le 18 juin, les clercs se disputent sur le fait de rejoindre le tiers ou non, au point que le curé Jallet rapporte qu’ « on était prêt à tomber sur lui, mais des voix s’élevèrent qu’il ne fallait pas souiller ses mains en touchant un être si méprisable ».
Une foule applaudit la partie du clergé favorable à la vérification commune des pouvoirs : il s’agit de la dernière acclamation à destination de l’ordre religieux, avant un bout de temps désormais...
En effet, la rumeur circule qu’un archevêque est allé demander, à genoux et le crucifix à la main, la dissolution des états généraux au roi.
Le clergé devient pour la première fois cible de rumeurs.
En réalité, le cardinal de la Rochefoucauld est simplement allé rendre compte de la division de son ordre au souverain.
Le 19 juin, le roi tient conseil avec ses ministres pour préparer sa réponse, prévue lors de la prochaine séance royale devant (tous) les députés des EG, au lundi 22 juin.
Necker propose un projet de déclaration, réprouvant bien sûr la création de l’Assemblée, et invitant les ordres à se réunir pour délibérer en commun de plusieurs questions.
Une liste de thèmes - libéraux - à aborder aux EG est dressée : abolition des privilèges fiscaux, liberté de presse élargie, garanties individuelles, abolition de la taille, de la corvée et de la mainmorte, la libre accession de tous aux emplois civils et militaires, etc.
À 15h30, Necker semble proche de convaincre le roi de ce projet de déclaration ; mais tout à coup, surgit un officier de service, qui vient glisser quelques mots à l’oreille du roi.
Le roi se lève, et quitte la salle.
La séance est suspendue pendant une heure, laissant les ministres cois.
Pendant une heure, Louis XVI se fait engueuler par Marie-Antoinette et son frère le comte d’Artois, qui veulent le convaincre de l’urgence qu’il y a de refuser le projet de Necker.
L’équation est un véritable dilemme : soit le roi suit Necker en caressant le tiers dans le sens du poil pour reprendre la main, soit il suit l’avis de la reine et de son frère qui pensent que plus on en donne au tiers, plus celui-ci réclame et devient dangereux.
Après une heure agitée, le roi revient au conseil, et prend la décision de ne pas prendre de décision.
Une nouvelle séance est prévue le lendemain, le 20, toujours à Marly.
Samedi 20 juin 1789 : nouvelle journée historique.
À 6h30 du matin, le porte-parole du tiers, Bailly, apprend que l’entrée de l’hôtel des Menus-Plaisirs, où se réunissait le tiers puis l’Assemblée, est fermée et gardée (ordre de Sa Majesté).
À 7h, Bailly reçoit une missive du grand maître des cérémonies Dreux-Brézé, lui indiquant que les salles sont fermées pour préparer la logistique de la séance royale du lundi 22...
Le roi essaie bien évidemment de calmer les ardeurs du tiers en lui fermant sa salle, une sorte de sommation.
Le fait est, aussi, que la séance du 22 nécessite des travaux.
Bailly se rend à l’hôtel des Menus-Plaisirs à 9h, y trouve des députés bloqués à l’entrée. Il parvient à y entrer, seul, et constate qu’effectivement, des travaux sont en cours.
Bien sûr, les députés comprennent le message, se disent que les EG vont être suspendus par le roi, et même que certains d’entre eux seront arrêtés.
Le député de Paris Guillotin suggère à ses collègues de tenir la séance de la jeune Assemblée dans la salle du jeu de paume de la rue Saint-Francois (actuelle rue du Jeu de Paume...) ; tous se mettent en marche.
Le particulier qui en est propriétaire leur ouvre les portes.
C’est visuellement et pratiquement l’équivalent de nos gymnases, donc une salle bien peu élégante par rapport aux Menus-Plaisirs.
Au-dessus de l’espace central bien dégagé pour le jeu de paume, trois galeries couvertes permettent au public de voir les joueurs, qui essaient d’en mettre plein la vue, d’où l’expression « épater la galerie ».
30m de long, 10 de large, murs noirs et plafond bleu couvert de fleurs de lys d’or, la salle avait failli être transformée en immeuble locatif en 1787. Étonnante ironie : elle fut sauvée par un joueur passionné ... le comte d’Artois en personne.
Les députés s’installent, debout, Bailly refuse un fauteuil. On obtient courtoisement le silence d’un maréchal-ferrant en plein travail avec ses marteaux, dont les percussions rendaient les échanges impossibles.
Beaucoup se disent outrés que la fermeture des Menus Plaisirs ait été signalée par le grand maître des cérémonies, et non le roi en personne.
Sieyès propose de réunir la jeune Assemblée à Paris la prochaine fois, pour éviter les manœuvres du roi.
Les députés du tiers sont clairement dans une fuite en avant presque désespérée : il suffirait d’un claquement de doigts du roi pour qu’ils soient tous arrêtés, dispersés, ou exilés.
Les propos les plus téméraires sortent : « Que peut-il nous arriver pis que la mort ? Périssons s’il le faut, mais périssons avec gloire ! » ; « Ce n’est qu’en traversant à la nage des fleuves de sang qu’on peut devenir libre ».
Mounier, en manque de popularité depuis le 17, et soucieux que cette réunion très spéciale cimente l’action du tiers, propose de prêter un serment.
Sa motion est adoptée : on rédige une déclaration de promesse que l’Assemblée continuera de se réunir - quel que soit l’endroit - jusqu’à la rédaction et l’établissement d’une constitution pour le royaume.
Malouet, qui espère toujours une association du roi avec le tiers, propose à Bailly d’ajouter que l’établissement de la constitution se fera « de concert avec le roi » ; Bailly rejette la suggestion, pensant qu’elle n’aura pas l’approbation des autres.
Bailly se dresse sur une table, et lit à voix forte la déclaration :
« Nous jurons de ne jamais nous séparer de l’AN et de nous réunir partout où les circonstances l’exigeront jusqu’à ce que la constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides. »
Tous prêtent serment en levant le bras pendant que Bailly lit ce texte.
« Tous », c’est précisément 300 députés présents, soit la moitié du tiers. Les autres ne sont pas venus, pas au courant ou opposés à la tenue de la séance à la salle du jeu de paume.
Ceux, présents, qui s’étaient exprimés contre la création de l’Assemblée le 17 prêtent également serment, convaincus que le roi va dissoudre les EG, et qu’il faut finalement prendre l’initiative.
Et pour info, sur le tableau bien connu de David ⤵️
Les députés de Saint Domingue sont également de la partie : « La colonie était encore enfant quand elle s’était donnée à Louis XIV. Maintenant qu’elle est grande et puissante, elle se donne à la nation. » (dixit un marquis de Saint Domingue prêtant serment).
« Tous », c’est en fait tout le monde sauf deux députés, dont Martin-Dauch, qui considère qu’on ne peut pas faire tout cela sans l’accord du roi.
Dusquenoy explique que l’unanimité autour de l'événement majeur et osé qui vient de se faire est en réalité plus complexe qu’elle n’y paraît, en évoquant le refus de Martin-Dauch de prêter serment :
En effet, Martin-Dauch quitte la salle par une porte discrète...
Une foule forme une haie d’honneur pour les députés retardataires venant apposer leur signature jusqu’à 18 heures.
Le soir, 150 membres du club breton se réunissent pour débriefer ce véritable pari.
Entre l’absence de réaction du souverain, l’activisme du club breton, et la peur que les EG soient dissouts, on peut trouver pas mal de raisons expliquant cette radicalisation du tiers.
Cependant, il ne faut guère oublier l’intrusion, pour la première fois dans les événements, de la violence.
La séance du 16 juin (cf chapitre 11 du thread) en est un exemple injustement méconnu, où il se passa des choses plus graves que des brouhahas continus... 1/2
En plus des cris à tout va des uns et des autres, les menaces firent leur apparition. Malouet, député modéré, témoigne :
Le 20 juin 1789, l’Assemblée naissant du tiers état s’est donc arrogée une fonction exécutive : donner au pays, sans l’accord du roi, une constitution (d’où l’expression « Assemblée constituante »).
Malgré cet acte rebelle, les « vive le roi ! » résonnent encore dans la salle du jeu de paume, après le serment. Les députés comptent toujours constituer un État doté d’un roi.
Louis XVI, entre le 23 juin et le 15 juillet 1789, combat la Révolution désormais en cours, ce qui lui coûta cher lors de la distribution des rôles définie par la constitution.
Au 23 juin, il semble pouvoir écraser le problème dans l’œuf ; mais le 15 juillet, il n’est plus tellement en position de supériorité.
Nous parlerons de la réaction directe du roi au serment du jeu de paume, qui se concrétise le 23 juin lors de la séance royale (initialement prévue le 22), séance où le souverain doit s’exprimer devant les députés des trois ordres réunis...
Sans vraiment le savoir, Louis XVI abat sans doute sa dernière carte pour empêcher le sang de couler, et la monarchie de s’effondrer. Ce sera l’objet du prochain chapitre !
Merci à tous pour votre lecture !
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